COMMENT ÉPOUSE ET SŒUR DÉFENDENT LA MÉMOIRE ET LES ÉCRITS DE MARAT
 


LEURS RÔLES APRÈS L’ASSASSINAT

PROJET D’EDITION DES OEUVRES POLITIQUES ET PATRIOTIQUES


Comité rédactionnel du site


© PÔLENORDGROUP


Après l’assassinat de Marat, Simonne et Charlotte-Albertine partagent d’abord l’appartement du 30 rue des Cordeliers. Plus tard, on les retrouvera au n° 674 de la rue Saint-Jacques, division des Thermes et plus tard encore au n°33 de la rue de la Barillerie, quartier de la Cité, où Simonne meurt le 24 février 1824. [1] Albertine détiendra alors seule la garde des papiers de son frère jusqu’au 31 octobre 1841, date de sa propre mort. [2]

Le destin de l’héritage de Marat se joue ainsi sur presque un demi-siècle.


I. De la panthéonisation à la dépanthéonisation


Désagréments familiaux

À la fin de l’année 1793 et au début de l’année 1794, Marat est particulièrement à l’honneur : des centaines d’hommages, de cérémonies se déroulent en France, bientôt suivies par des requêtes pour sa panthéonisation. [3]

En date du 2 mars 1794, Albertine adresse une lettre au Club des Cordeliers pour se désolidariser de l’attitude d’une partie de sa propre famille, qui profiterait de ce renom passager pour quémander une sorte d’indemnité à la section Marat (Théâtre-Français).


Extrait de la lettre d’Albertine :


«Oui, citoyens, avant-hier, il fut arrêté dans la section de Marat, que l’on irait présenter à la Convention, à la Municipalité, aux sociétés populaires, cette famille qui a abandonné leur frère, pour solliciter une indemnité en leur faveur.

Mais qu’ils se sont trompés, s’ils ont cru que la veuve de Marat et que moi serions capables de tremper dans une pareille infamie ! Non, qu’ils apprennent que, lorsqu’il fut décidé qu’on nous communiquerait cet arrêté, ils nous ont fait un grand outrage, mais qu’il me reste assez de force pour le repousser.»


Les termes d’Albertine sont proches de ceux de Simonne Evrard lors de sa déclaration devant la Convention quand elle dit :


«Je ne viens point vous demander les faveurs que la cupidité convoite ou que réclame l’indigence ; la veuve de Marat n’a besoin que d’un tombeau.»


Avec la fierté qu’on lui connaît, Albertine a dû être très, très en colère devant cette démarche intéressée de ses proches. Elle emploie vraiment les grands moyens et, se disant «douloureusement affectée», demande aux Cordeliers de communiquer sa lettre par la voie de son président et avec une députation à cette section de Marat (Théâtre-Français), puis par voie postale à la Convention, à toutes les autorités constituées et aux sociétés populaires. [4]


Le Club des Cordeliers restitue dans son procès-verbal de séance le contenu de la lettre et indique comment il compte intervenir.


«Il est fait lecture d’une lettre d’Albertine Marat; cette lettre instruit la société que des êtres qui ont méconnu Marat dans les moments de sa persécution, dans les temps orageux où il était en butte aux douleurs de la misère et aux factions criminelles qui voulaient l’anéantir, des personnages qui s’avouent actuellement de sa famille et qui, dans ces temps de terreur, désavouaient son nom, parcourent les sociétés et les sections et à l’aide de ce nom digne de la vénération des républicains, voudraient s’approprier le fruit de la sueur et du sang de Marat, ou attirer sur eux l’attention publique, dont ils ne sont pas dignes. Elle annonce que déjà une citoyenne, sœur de Marat, a fait prendre à la section de Marat-Marseille, un arrêté de l’effet duquel, elle, Albertine Marat, déclare ne vouloir point profiter. Elle invite la Société à être son intermédiaire auprès de cette section et de lui retracer les réflexions que contient sa lettre.


La sûreté des principes que contient cette lettre, la vérité des idées de républicanisme qui y sont dévoilés ont été traités avec intérêt et enthousiasme par la Société. Après diverses propositions, il est arrêté que cette lettre, utile à la défense des principes et à l’instruction publique serait imprimée et affichée, qu’envoi en serait fait à la Convention nationale, aux autorités constituées et à la Société des Jacobins et à celles affiliées, que, conformément à la demande d’Albertine Marat, une commission serait nommée dans le sein de la Société pour aller visiter fraternellement celle de Marat et Marseille, lui donner connaissance des motifs généraux de la réclamation d’Albertine Marat.» [5]


L’utilisation des images de Marat

Pendant cette même période d’exaltation et de dérive, la Convention nationale va décréter pour l’Ami du peuple les honneurs posthumes du Panthéon. Des démarches sincères, parfois naïves, mais surtout un jeu politique subtil conduiront à cette cérémonie contestée qui n’aura finalement lieu que le 21 septembre 1794.


Immédiatement après l’assassinat, la section du Panthéon a réclamé pour Marat les honneurs de l’immortalité. Le 29 octobre 1793, le Club des Cordeliers, partagé, - certains des membres sont très réticents - ont en tout cas signifié à la Convention «de ne transporter le corps de Marat au Panthéon qu’après que celui de Mirabeau et l’écharpe de Simonneau en auront été retirés». [6]


Le 14 novembre 1793, offrant à la Convention son tableau Marat assassiné, Jacques-Louis David prononce ces phrases très applaudies qui appuient la proposition officielle de Marie-Joseph Chénier, facilement adoptée.


«Lorsque l’erreur égarait encore l’opinion, l’opinion porta Mirabeau au Panthéon. Aujourd’hui, les vertus, les efforts du peuple ont détruit le prestige. La vérité se montre, devant elle la gloire de l’ami des rois se dissipe comme une ombre. Que le vice et l’imposture fuient le Panthéon le peuple y appelle celui qui ne trompa jamais. Je vote pour Marat les honneurs du Panthéon.»


En fait, après l’assassinat, manipulations et récupérations de l’image de Marat se succèdent : comme martyr avec Le Peletier et Chalier, dans le culte de la Raison, comme point d’appui pour asseoir la dictature des comités, comme promoteur de la politique de la Terreur d’État…

Après la mort de Robespierre, tout se renverse et on se sert de Marat, en particulier sous l’impulsion de Stanislas Fréron et des Thermidoriens, contre Robespierre et contre la Terreur. C’est alors que l’on reparle de la cérémonie de panthéonisation.


Précisions sur le rôle de Stanislas Fréron

Envoyé en mission avec Barras à Toulon au début 1793, Fréron y passe une année entière et ne revient à Paris qu’en mars 1794. Après le 9 Thermidor (27 juillet 1794), il relance son journal, L’Orateur du Peuple dont il fait, en se revendiquant de la mémoire de Marat, le principal organe d’une propagande anti-jacobine,


«Ô Marat! toi qui tant de fois m’as appelé ton disciple chéri, le successeur de ton choix, toi dont souvent j’ai rédigé les feuilles courageuses quand tu succombais sous le poids des travaux. Ombre immortelle, viens m’environner de ta puissance et de ta chaleur. Aide-moi à sauver la patrie, à terrasser le royalisme, le modérantisme et l’aristocratie qui prennent des formes nouvelles, à éclairer le peuple et à l’électriser pour la défense et le maintien de ses droits. Frappe cette nouvelle faction, espoir et instrument de l’étranger, qui veut remettre la nation aux fers et dissoudre la Convention nationale. Car si la cendre du tyran fume encore, son système de terreur et de compression est plus que jamais à l’ordre du jour; on brûle de s’emparer de sa succession, de même que les lieutenants d’Alexandre se partagèrent ses dépouilles. Ô mon maître, ô mon éternel modèle, ne souffre pas que des fripons et des bourreaux se disputent, comme des chiens dévorants, les lambeaux de la République. Arme mon bras de ta plume tyrannicide ou écrase tous ses ennemis et que le peuple jouisse enfin des bienfaits de la révolution!» [7]


Le 18 septembre 1794, Léonard Bourdon, au nom du Comité d’Instruction publique annonce que l’Assemblée a fixé au 21 septembre la date de la translation des restes de Marat au Panthéon.


Dans L’Orateur du peuple, Fréron porte alors Marat au pinacle à l’occasion de l’événement (n°4), il l’invoque ensuite contre Vadier (n°5), contre les députés de Marseille (n°7), contre Barère (n°12)… Fréron se sert de l’autorité toujours active de Marat contre les derniers Jacobins. Il se sert de l’Ami du peuple contre les partisans de Robespierre, pour assurer une légitimité populaire au nouveau régime.

Son discours violemment anti-robespierriste entrera pour une bonne part dans cette tradition historiographique qui oppose sans nuances Marat à Robespierre.


Positions d’Albertine et de Simonne

Il faut replacer dans cette conjecture compliquée les réactions négatives d’Albertine et de Simonne, qui ne cesseront de désapprouver la panthéonisation, rappelant ce que Marat écrivait le 6 avril 1791, dans L’Ami du Peuple n° 421 :


«Cet honneur, après lequel ils [Emmery, Chapelier, Thouret, Tronchet, Condorcet, Pastoret, Malouet, Riquetti…] soupirent, ferait le désespoir d’une grande âme, et quel homme intègre pourrait consentir à ce que sa cendre reposât avec celle de pareilles espèces ? Rousseau et Montesquieu rougiraient de se voir en si mauvaise compagnie, et l’Ami du Peuple en serait inconsolable.


Si jamais la liberté s’établissait en France et si jamais quelque législature, se souvenant de ce que j’ai fait pour la patrie, était tentée de me décerner une place dans Sainte-Geneviève, je proteste ici hautement contre ce sanglant affront. Oui, mieux vaudrait cent fois ne jamais mourir que d’avoir à redouter un aussi cruel outrage.» [8]


La position pleine d’ambiguïtés de Fréron suscite aussi une réaction directe d’Albertine, qui fait publier dans Le Tribun du peuple de Babeuf, une mise en garde, datée du 13 octobre 1794, où elle rappelle Fréron à l’ordre et au véritable rôle d’un défenseur du peuple.


Lettre d’Albertine Marat à Fréron

Citoyen, le citoyen Legray, président du club électoral, vient d’être jeté dans les fers cette nuit; n’ayant rien à opposer aux grandes vérités qu’il annonçait à la tribune, pour étouffer celles qu’il avait encore à dire, on l’a plongé dans un cachot. Cet attentat contre la liberté du meilleur patriote est pour nous le signal que le système d’oppression et de tyrannie va se renouveler; mais c’est en vain qu’on croit nous préparer de nouveaux fers. Dignes de la liberté dont le feu circule dans nos veines, nous saurons les briser avant qu’on ait pu nous les imposer. Déterminés de périr plutôt que de rentrer dans le honteux esclavage qu’on nous prépare, et dont nous ne faisons que de sortir, nous réitérons le serment de nous anéantir plutôt que de souscrire à aucun acte de tyrannie, d’oppression et d’arbitraire. Nous reconnaissons, d’après la Déclaration des droits, notre boussole et notre bouclier, qu’il y a oppression contre le corps social dans la personne du patriote Legray, un des plus chauds défenseurs de ces droits, et nous allons, d’une manière digne de nous, lutter contre ses ennemis et les nôtres. Nos armes sont toutes prêtes, et nous péririons tous, que leur tranchant n’en serait point émoussé. Les crimes de nos ennemis, voilà nos armes; la série en est faite; nous n’avons rien oublié, et je te déclare que j’ai rempli ma tâche et que j’ai fourni contre eux les traits les plus aigus. J’ai fait plus, j’ai pourvu à ce que, quel que soit le sort qui m’est réservé, ils ne soient point brisés. Je les ai remis pour qu’ils soient lancés contre eux d’une main sûre et qu’ils ne puissent y échapper. Tu vois par là que notre résolution est invariable. Si un de nos combattants périt sur la brèche, la place ne sera jamais vide, jusqu’à ce que le dernier de nous soit anéanti. Ouvrez vos bastilles, créez en de nouvelles pour nous y engouffrer, mais surtout n’oubliez pas un seul de nous, car il suffirait d’un seul pour rallumer le flambeau de la liberté que vous vous efforcez d’éteindre.


Et toi, qui te dis l’apôtre de Marat ! et qui viens encore de promettre de marcher sur ses traces, souviens-toi qu’il ne resta jamais muet quand un patriote fut opprimé, souviens-toi qu’il ne s’allia jamais avec les brigands politiques, avec les oppresseurs du peuple, souviens-toi encore qu’il ne démentit jamais le nom sacré qu’il prit.


Il n’est que deux routes, celle du crime et celle des vertus. Quelque semée d’épines et d’anxiété que soit celle-ci, les patriotes n’en dévieront jamais, dussent nos cadavres ensanglantés combler les fosses qu’on nous a déjà préparées: c’est notre dernière détermination.

Signé, Albertine Marat

Nouveau retournement de situation

Après le succès de la politique thermidorienne, qui se manifeste, entre autres, par la fermeture du Club des Jacobins le 12 novembre 1794, la situation connaît des soubresauts en tous sens. [9] La contre-révolution revient en force, la jeunesse dorée se lance à l’assaut des bustes de l’Ami du Peuple pour les briser, cherchant cette fois à effacer une image devenue indésirable. Fréron prend ses distances par rapport à son «maître», à qui on accole une nouvelle volée de surnoms plus négatifs les uns que les autres. [10] Donnons pour exemple cet extrait du Moniteur du 12 février 1795 qui exprime le nouvel état d’esprit :


Dès hier, on commença à abattre la pagode élevée à ce mauvais génie sur la place du Carrousel, en face du palais où siège la représentation nationale. Une foule de citoyens environne les ouvriers et s’empresse de les aider dans ce travail. Avant-hier, dans la matinée, malgré les efforts terroristes, le buste avait été renversé à la Halle. Un boucher le couvrit d’abord de sang pour montrer Marat dans l’attribut qui lui convenait. La section Marat a changé de nom, elle reprend celui de section du Théâtre-Français…


Quatre jours plus tôt, le 8 février 1795, la Convention vote un décret qui entérine que les honneurs du Panthéon ne pourront être décernés à aucun citoyen et son buste placé dans la Convention nationale et les lieux publics que dix ans après sa mort.


Ainsi, cinq mois à peine séparent la panthéonisation de Marat de sa dépanthéonisation, un phénomène unique dans l’histoire de ce monument national.


Où a été placé le corps de Marat ?

Le sort des restes de Marat est, lui aussi, entré dans les légendes les plus loufoques, la confusion étant même faite entre ses restes et des bustes ou statuettes jetés aux égouts !

Deux documents pourtant précisent le transfert.

Le 25 février 1795, Guingéné, président de la commission exécutive de l’Instruction publique adresse une lettre au citoyen Soufflot, inspecteur général du Panthéon :


Citoyen,

La famille de feu Marat ne s’étant pas présentée pour enlever son corps du Panthéon, ainsi que l’a fait la famille Lepeletier, aux termes de la loi du 20 pluviôse dernier, nous vous invitons et autorisons, comme inspecteur du Panthéon, à donner les ordres nécessaires pour que la loi ait la plus prompte exécution, et que le corps de feu Marat soit inhumé dans le cimetière le plus voisin.

Salut et fraternité

Signé : GUINGENE


Le même jour, l’Assemblée nationale vote le décret qui oblige Simonne Evrard à restituer les presses. [11]

Et le 8 ventôse an III, le citoyen Parot, commissaire civil de la section du Panthéon, assisté de son greffier, le sieur Desgranges, établit le procès-verbal suivant :


Nous, Michel Parot, commissaire civil de la section du Panthéon français, etc., nous sommes transporté au monument du Panthéon et en avons fait extraire les restes de Marat renfermés dans un cercueil de plomb couvert d’une caisse en bois, en présence dudit citoyen Soufflot, et avons fait transporter le cercueil au cimetière ci-devant Geneviève le plus proche, et avons fait retirer le cercueil de plomb de la caisse en bois, et l’avons fait déposer sur deux tréteaux pour être inhumé le plus tôt possible. La caisse en bois a été remise au citoyen Soufflot qui le reconnaît.


Ont signé : PAROT, SOUFFLOT, DESGRANGES


II. Les suites du projet d’édition des Œuvres Politiques et Patriotiques de Marat


Après la mort de Marat, le matériel d’imprimerie était devenu la propriété de sa veuve [12]. La Réponse aux détracteurs de Marat, écrite par Albertine porte encore la mention De l’imprimerie de Marat. Puis, Simonne devant mettre l’imprimerie sous sa propre responsabilité, l’indication se modifie : De l’imprimerie de la veuve Marat, rue Marat, n°30.


Le souci majeur des deux femmes est évidemment de faire aboutir l’impression des Œuvres Politiques et Patriotiques de Marat, projet qui occupait déjà Marat et Simonne Evrard avant l’assassinat. Ceci explique que toutes deux conservent des contacts avec le Club des Cordeliers.[13]


Rapports complexes d’Albertine et Simonne avec le Club des Cordeliers

Les citoyennes Marat ne peuvent rester tout à fait seules face à la réalisation et à la diffusion de ce lourd  travail d’édition, elles demandent donc le soutien et la médiation du Club, tout en souhaitant pouvoir toujours donner leur avis sur les questions débattues. Elles assistent parfois aux réunions, pour être au courant des orientations précises. À plusieurs reprises, Le Club a émis des avis favorables à un projet d’édition nationale, dont le bénéfice reviendrait aux héritiers de Marat.


Ainsi le 4 janvier 1794 :


Un membre se plaint de ce que les écrits immortels de l’Ami du peuple, qui ont formé et consolidé la République parmi nous, restent ensevelis et ignorés. Marat, ajoute-t-il, a légué à ses héritiers une ample moisson de gloire, mais il ne leur a pas laissé de fortune. Il serait utile à la République que l’on fît réimprimer ses ouvrages et que l’on engageât la Convention à souscrire pour un très grand nombre d’exemplaires et que le bénéfice de l’édition fût abandonné aux héritiers de Marat.


Au cours de ces séances, on notera qu’Hébert, pressenti pour rédiger – avec Momoro – le texte d’une pétition à la Convention nationale, insiste pour lever les doutes qui planent sur ses affrontements avec Marat. Quand un membre renouvelle la demande de désigner un commissaire pour rédiger une pétition dans laquelle le Club exprimerait le vœu que les écrits de Marat se fassent aux frais de la République, Simonne et Albertine «demandent qu’on ne statue rien sur la proposition avant qu’elles n’aient présenté leurs observations à cet égard». On leur objecte que la Société, pour réunir les suffrages, a déjà arrêté qu’elles s’entendraient avec Hébert et Momoro. Il n’empêche. Les citoyennes Marat redemandent l’ajournement. Toutes ces tractations sont importantes à souligner, car Simonne, en particulier, connaît bien les rapports de Marat avec les Cordeliers et tient à garder la main. Finalement un texte sera rédigé, non sans difficultés, et remis à la Convention, le 12 janvier. [14]


Un autre point délicat est la décision prise par le Club de publier par ses soins un nouveau journal, titré L’Ami du Peuple. En février 1794, Albertine écrit, dans ce style dont les inflexions vigoureuses sont à présent bien connues, une lettre qui donne lieu à une discussion animée sur le point de savoir si le nouveau Journal sera rédigé en nom collectif ou s’il sera signé individuellement.


Copie de la lettre de la citoyenne Albertine Marat aux Cordeliers

publiée dans le n° 244 du Journal du Club.


Dans les différentes propositions qui vous ont été faites touchant la rédaction du journal que vous avez arrêté de faire, je n’ai pu entendre sans étonnement qu’on ait osé vous dire que ceux que vous chargeriez de ce glorieux travail ne devaient s’en acquitter que dans l’ombre dont ils devaient l’envelopper; qu’ils ne doivent point être connus, afin de ne pas être exposés aux persécutions.


Quoi! c’est à vous, citoyens, qu’on ose tenir un pareil langage? et c’est dans cette même tribune, d’où furent lancées ces foudres qui ont pulvérisé le trône et le tyran, qu’un journaliste patriote, qui quelquefois a montré de la vigueur, qu’Hébert ait hasardé de conseiller d’être pusillanime? a-t-il donc oublié que vous êtes Cordeliers, et que vous fûtes les premiers qui osèrent relever une tête altière, au moment où chacun se courbait devant l’idole que vous avez brisée? ne se souviendrait-il plus de cette terrible pétition qui porta l’épouvante dans les âmes indignes de la liberté et qui ne fut point enfantée dans les ténèbres.


Que des perfides stipendiés par nos ennemis répandent leurs productions ordurières sous l’anonyme, c’est un présage qu’ils redoutent le châtiment qu’ils méritent. Mais que des hommes libres, des Cordeliers, les défenseurs des Droits de l’Homme et du Citoyen craignent de s’avouer les auteurs d’un journal, espoir des bons patriotes? C’est dans une lutte à découvert, que l’énergie se déploie. C’est à la vue du danger, que les forces et les moyens se développent, que les âmes timides se cachent, elles ne sont pas faites pour les combats. Mais que ceux qui se sont déclarés les successeurs de Marat (lui qui signa tous ses ouvrages, qui n’en désavoua aucun, même dans les temps les plus orageux); que ceux, dis-je, qui font fournir la même carrière que cet intrépide défenseur du peuple, puissent être intimidés par l’idée du danger, Jamais! Il est vrai, citoyens, qu’on vous dira que Marat a succombé sous le fer assassin qu’on voudrait vous faire redouter, mais la vie est-elle donc d’un si grand prix qu’on doive la conserver par une lâcheté? C’est en bravant la mort, c’est en la voyant de sang-froid, qu’on est digne de la liberté.


Eh! de quels droits, d’ailleurs, serions-nous plus à l’abri de ses coups que tant de milliers de nos frères que la patrie appelle à sa défense? Auriez-vous moins de courage qu’eux? Le croire, ce serait vous méconnaître. Non, jamais, vous ne cesserez d’être Cordeliers, et la patrie ne sera point trompée dans son attente.


                                                                             Votre concitoyenne et sœur Albertine MARAT


Un arrêté sera pris qui considère «que les principes seront défendus avec plus de pureté et d’énergie par la Société entière que par quelques membres en particulier qui pourraient quelquefois les altérer par des développements faux». Cet arrêté, pris après plusieurs séances, stipule que le journal L’Ami du Peuple sera fait par et au nom de la Société des Cordeliers et qu’il sera inséré dans le Journal.


Le Prospectus d’annonce des Œuvres Politiques et Patriotiques de Marat

On doit encore constater que c’est au moment où Albertine et Simonne s’insurgent contre la panthéonisation que la plus large ouverture leur est faite pour hâter la publication des Œuvres de Marat. Quelques jours avant la cérémonie, Robert Lindet, président du Comité d’Instruction publique envoie à Simonne Évrard le message suivant :


Citoyenne,


Le Comité d’Instruction publique me charge de te demander quelles sont tes vues sur l’édition des Œuvres du martyr de la Liberté dont la gloire rejaillit sur toi après avoir partagé ses malheurs. Il t’invite à lui faire passer de nouvelles observations ; l’ancien projet que tu avais communiqué n’avait pas reçu ses développements et n’a pu devenir l’objet d’un rapport du Comité. Ecris au plus tôt et fais connaître jusqu’à quel point tu peux concourir à l’édition demandée des Oeuvres de Marat ; cette entreprise doit être exécutée d’une manière qui honore également l’Auteur et la Nation.

Salut et Fraternité

Robert Lindet


La fin de l’année 1794 voit donc l’impression par Simonne Évrard du Prospectus des Œuvres Politiques de Marat, l’Ami du peuple et la parution du premier volume annoncé : le Plan de législation criminelle. Simonne s’exprime en ces termes :


Cette édition aura donc, outre l’avantage de ne contenir que ce qui est vraiment sorti de la plume de Marat et de n’être plus confondue avec les fausses productions, celui d’être augmentée d’un grand nombre de notes et de remarques et celui d’être rétablie dans sa première intégrité. Chacun sait, et Marat l’a lui-même annoncé, que ses numéros ont souvent été tronqués, altérés, falsifiés par des mains infidèles, auxquelles il était obligé de confier son manuscrit pour le faire imprimer….


Simonne rappelle aux patriotes que si l’Ami du peuple a pu avec pertinence pénétrer les intrigues des ennemis de la Révolution, c’est parce qu’avant de se lancer dans la carrière, il avait déjà fait de la politique une étude sérieuse et suivie, s’y attachant comme aux autres domaines scientifiques où il s’était distingué. Elle rappelait donc ces ouvrages : Les Chaînes de l’Esclavage, le Plan de législation criminelle. Elle annonce en outre un livre dont il a déjà été question, mais qui n’a pas encore paru : L’École du citoyen, un condensé des principes généraux de L’Ami du Peuple, mêlés aux faits du jour, un vrai cours de politique.


L’édition annoncée, à laquelle «l’éditrice, jalouse de remplir sa tâche envers la mémoire de l’Ami du peuple, et qui n’avait point voulu confier à d’autres qu’à elle-même un soin si sacré», devait former


15 vol. gr. in 8°, petit romain, à 5 fr., et contenir toutes les oeuvres politiques sorties de la plume de Marat, avant et durant la révolution, savoir: 1° le Plan de législation criminelle, 2° les Chaînes de l’esclavage, 3° l’Offrande à la patrie, avec son supplément, 4° les deux Dénonciations contre Necker, 5° l’Appel à la nation, 6° 685 nos, outre leurs suppléments, de l’Ami du peuple, et plusieurs numéros qui n’avaient point parus par les motifs qui seraient expliqués, 7° 242 nos du Journal de la République, ainsi que plusieurs feuilles détachées qui seraient insérées dans les volumes suivant l’ordre des temps où elles auraient parus, 8° enfin l’École du citoyen, ouvrage posthume. [15]


À la dernière page du Prospectus, Simonne note encore ceci :

Elle se repose pour la circulation de ce Prospectus sur le zèle des bons citoyens, ainsi que des Sociétés Populaires à qui surtout il appartient de propager les lumières. Elle les invite à veiller à ce que cette circulation ne soit pas arrêtée et la remet sous leur sauvegarde. Les journalistes patriotes sont également invités à faire cette annonce dans leurs feuilles.


L’impression du Prospectus et la parution du premier volume annoncé, le Plan de législation criminelle, formeront l’unique étape de ce projet ambitieux pour lequel Simonne prévoyait qu’un nouveau volume paraîtrait «à la fin de chaque mois et serait expédié sur-le-champ aux souscripteurs… ».


Les volte-face politiques amenant la dépanthéonisation, la remontée des images négatives et la restitution des presses anéantiront rapidement tout espoir de poursuivre l’édition.


III. En survie jusqu’à la mort de Simonne en 1824


Après les Journées de Prairial (mai 1795), les deux femmes mènent une vie très retirée. Elles seront tout même arrêtées et détenues à Sainte Pélagie en septembre 1795. Le livre d’écrou de la prison porte : «Motif de l’arrestation : pas de cause expliquée». Elles seront encore transférées un moment aux Magdelonnettes, puis relâchées, le 16 octobre 1795, sur ordre du comité de Sûreté générale, au moment où un décret de la Convention entérine l’arrêt des poursuites contre les Montagnards. [16]


Le 30 décembre 1800, elles subissent une nouvelle arrestation, mais sans grandes conséquences, à l’occasion de l’attentat (dit de la machine infernale) contre Bonaparte, rue Saint-Nicaise.

L’interrogatoire de Simonne, six jours après son incarcération, a été conservé. Il donne un aperçu sur la vie effacée des deux citoyennes qui, pour survivre, disposent de la très modeste pension de Simonne et du revenu des activités d’Albertine en horlogerie (fabrication d’aiguilles).


Demande : Quels sont vos nom, prénom, âge, lieu de naissance et domicile ?

Réponse : Je m’appelle Simonne Evrard, veuve de Jean-Paul Marat, âgée de trente-six ans, née à Tournus, département de Saône-et-Loire, demeurant rue Saint-Jacques, n° 674, division des Thermes, avec ma sœur.

D. : Pourquoi êtes-vous arrêtée ?

R. : Je l’ignore.

D. : Où étiez-vous dans la journée du 3 Nivôse ?

R. : Je suis restée chez moi toute la journée.

D. : Qui avez-vous reçu chez vous ?

R. : Personne.

D. : Il y avait cependant compagnie chez vous dans la soirée ; on y a vu plusieurs personnes autour d’une table éclairée de trois lumières.

R. : J’ai savonné ce jour-là toute la journée et n’ai fini qu’à neuf heures du soir. Ma sœur n’avait que sa lampe, elle travaille en horlogerie. Je ne suis sortie que pour aller chercher un litre de vin et j’ai soupé seule avec ma sœur. Je ne reçois pas trois personnes dans une décade.

D. : Quelles sont les personnes que vous avez vues depuis un mois ?

R. : Nous ne voyons que le citoyen Tamu, l’horloger, qui demeure rue de la Barillerie, qui procure de l’ouvrage à ma sœur. Il est venu un citoyen de notre pays dont je ne me rappelle pas le nom.

D. : Comment appelez-vous vos voisins ?

R. : Le citoyen Digard, boulanger propriétaire. Le reste de la maison est occupé par des femmes.

D. : Quand et comment avez-vous entendu parler de l’événement du 3 ?

R. : C’est la boulangère qui m’a dit le lendemain qu’on avait fait sauter une maison pour écraser Bonaparte.

D. : En vous refusant à nommer les personnes que vous fréquentez, vous ferez croire que vous voyez des ennemis du gouvernement.

R. : Je vous ai dit l’exacte vérité. Je ne reçois personne, parce que je suis dans une grande détresse, n’ayant pour tout revenu que 560 francs sur l’État. [17]


Sans doute gardaient-elles des contacts avec leurs familles et quelques amis, mais on sait très peu de choses des répercussions de tel ou tel événement sur leur vie quotidienne.

Albertine a dû savoir qu’outre Jeanne-Louise-Andrienne (née en 1795) et Jean-Paul-Darthé (né en 1797), Jean-Pierre, son frère cadet, a encore eu, à Genève, une fille Louise (née en 1806) et un petit David-Jean (né en 1811 et décédé en 1815). Sa sœur, Marie Marat, épouse Brousson, est décédée le 21 octobre 1817. On ignore si Albertine a eu des contacts avec David, dont elle était, disait celui-ci, la petite sœur préférée. C’est très loin, la Russie, et aucun témoignage ne parle à ce jour d’un quelconque voyage de David vers la France ou la Suisse. Il meurt à Saint-Pétersbourg en 1821.


Quant aux sœurs de Simonne, Etiennette (épouse Bezancenot) et Catherine (dont le mari Jean-Antoine Corne serait parti en Illyrie), elles ne sont pas très loin. Leur domicile 16, rue Neuve Saint-Eustache est signalé dans les actes en 1813.


La femme et la sœur de Marat veillent sans faille sur sa mémoire et ses papiers lesquels, pour l’heure, n’intéressent pas grand monde.


Le décès de Simonne Évrard

Quoique plus jeune de quatre années, c’est Simonne qui, la première, quittera le monde, laissant Albertine toute seule devant cette responsabilité qui ne cessera d’être périlleuse et bientôt en butte aux pressions de collectionneurs de tous acabits.


Du 24 février 1824, à 4 heures de relevée, acte de décès de Simonne Evrard, décédée aujourd’hui à midi, sans état, âgée de soixante ans un mois, née à Tournus-Saint-André, département de Saône-et-Loire, demeurant à Paris, rue de la Barillerie n°33, quartier de la Cité, veuve de Jean-Paul Marat.

Sur la déclaration de M. Jean David Ramu, horloger, âgé de 57 ans, demeurant place du Palais de Justice et de M. Alban Louis Habert, pharmacien, âgé de 27 ans, demeurant rue de la Barillerie n° 33. Constaté par moi, maire du 9e arrondissement de Paris et après lecture ont signé avec le sieur Desplaces, chirurgien, qui a vérifié le décès.


Signé, Ramu, Habert, Desplaces et Ducharny. [18]



NOTES

[1] Registre des actes de décès du 9e arrondissement de Paris (copie manuscrite dans la Collection de François Chèvremont – dossier 8).

[2] Notice nécrologique dans le journal Le Siècle du 6 novembre 1841.

[3] On peut repérer les références de ces manifestations dans les pages 155 à 234 du chapitre  “Marat vu par ses contemporains”, dans Plume de Marat – Pour une bibliographie générale – première partie, par Charlotte Goëtz-Nothomb, Bruxelles, Éditions Pôle Nord, “Chantier Marat 9”, 2006.

[4] Il n’est pas simple d’identifier, sans autres documents, cette branche de la famille qui suscite ainsi l’indignation d’Albertine. David, lui, est en Russie. Peut-on écarter des soupçons Marie-Anne et Jean-Pierre, récemment solidaires ? On ne sait quasi rien de la famille de Marie Brousson-Marat, à ceci près qu’elle était la tutrice d’Albertine et de Jean-Pierre. Concernant Henri, on ne possède qu’un document en provenance du greffe baillival de Lausanne, en date du 3 avril 1794, signalant qu’il est négociant et voyage vers Genève et pays avec son épouse. Sont-ils venus à Paris ? Quant à Pierre, qui a toujours été l’enfant terrible de la famille, aucun document probant ne permet de suivre les étapes de sa vie d’adulte.

[5] British Library – Collection François Chèvremont 645.a.42. Marat 13.

Cité aussi dans Cabanès Augustin, “La famille Marat”, Revue des Sciences et des lettres, 1890.

[6] Fonds Barthélémy Saint-Hilaire, conservé à la Bibliothèque Victor Cousin – Copie des procès-verbaux de la Société des Cordeliers, vol. 17.

[7] LOrateur du peuple, nouvelle série, n° 1, 11 septembre 1794.

[8] Œuvres Politiques de Marat [édition Pôle Nord], tome V, p. 2663.

[9] Voir le chapitre XLVII de la biographie d’Alfred Bougeart, Marat l’Ami du peuple, tome 2, qui illustre, sur base de divers documents, cette confusion qui règne au moment de la dépanthéonisation.

[10] Cfrt sur ce site la RUBRIQUE : Fables «reloues».

[11] Moniteur, 25 février 1795.

[12] British Library - Collection François Chèvremont, volume 30, Dossier 4, Simonne Evrard. 4.2.

[13] Lire sur ce site le premier document sur Simonne Evrard dans la RUBRIQUE: Travaux biographiques.

[14] Les travaux de Jacques De Cock sur le Club des Cordeliers montrent les tendances et les scissions.

[15]  Collection François Chèvremont, Marat, volume 30, Dossier 4 : Simonne Evrard, 4.1.

[16] Le résumé du Prospectus est publié dans le Journal de la Montagne, 2 novembre 1794.

[17] Archives Nationales F74774 (5 documents) - Comité de Sûreté générale – Ordre d’élargissement.

[18] Archives de la Préfecture de police – 1801 - Interrogatoire de Simonne Evrard et rapport.

[19] Registre des actes de décès du 9e arrondissement de Paris – Collection François Chèvremont, dossier 8.