ARTICLE

TEXTES TRANSMIS PAR LECTEURS ET ANIMATEURS


JEAN-PAUL MARAT ET L’ESPRIT DU POLITIQUE

Postface écrite par Jacques De Cock et Charlotte Goëtz-Nothomb,

éditeurs des Œuvres Politiques de Jean-Paul Marat 1789-1793,

PÔLE NORD, Bruxelles, 1988-1995


© PÔLE NORD


Les textes en italique sont des citations de Marat


Il semble que ce soit le sort inévitable de l’homme, de ne pouvoir être libre nulle part.

Partout les princes marchent au despotisme, et les peuples à la servitude


Point de départ : un défaitisme assumé

L’histoire de toutes les sociétés jusqu’à nos jours est l’histoire du despotisme. Si l’homme est né libre, partout, il est dans les fers, et tout au plus garde-t-il quelque souvenir de ses origines. Marquée par une perfectibilité qui la distingue des autres espèces animales, l’espèce humaine a donc, depuis les débuts de son histoire, le sentiment de faire son propre malheur. Telle est la logique centrale, implacable, des Chaînes de l’Esclavage, telle est la philosophie politique sur laquelle Marat se fonde dès 1774, celle sur laquelle s’appuie son action révolutionnaire entre 1789 et 1793.


Comment est-il possible de fonder une dynamique historique sur un tel pessimisme? Poser cette question, et de cette manière, n’était-ce pas déjà lui apporter une réponse? Pour l’Ami du peuple, c’est ce défaitisme assumé qui l’oblige à n’envisager l’action que comme en rupture et amenant une mutation dans la trajectoire qu’ont suivie les humains jusqu’à ce jour. Et combien semblent maintenant inappropriés les mots de l’usage courant, puisque le terme de révolution recouvre étymologiquement un mouvement qui revient à son point d’origine, qui tourne en rond, alors qu’il serait plus exact de parler d’une Métavolution.

Mais sur quoi fonder un tel mouvement ? Pour Marat, on l’aura compris, aucune nécessité ne pousse l’humanité à avancer dans le sens de ce dépassement. En conséquence, l’action «révolutionnaire» ne peut se développer que contre le courant. Pour en rester à la terminologie en usage, on ne trouve donc pas chez l’Ami du peuple une Histoire de la Révolution, mais bien une Histoire de la Contre-révolution.


Dès la soirée du 14 juillet, la seule véritable hantise de tous les politiques sera de refermer le cercle du pouvoir, tout en donnant l’illusion qu’ils apportent des développements à la révolution. Aussi le premier chapitre pratique que Marat ajoute aux Chaînes de l’Esclavage, concerne-t-il les journées qui suivent le 4 août 1789, quand il s’écrie :


Quand sera jamais terminé le grand œuvre de la Constitution ? Ne nous y fions pas, on cherche à en reculer l’époque jusqu’à ce qu’on ait trouvé quelque moyen de s’y opposer, on cherche à nous endormir, on cherche à nous leurrer.


La politique moderne

En dépit de cette rupture soudaine qu’elle représente un moment, la Révolution française, loin d’ouvrir, ainsi que l’affirment tous les manuels scolaires, une époque nouvelle dans la politique moderne, en confirme, au contraire, les grandes tendances, les mouvements séculaires, à savoir que le pouvoir despotique, plutôt que de se remettre en selle par la violence et l’oppression, use de plus en plus, et nécessairement, de l’astuce, de la ruse et de la corruption. Or, le mouvement même du traité politique de Marat, et ce, dès 1774, est de montrer que pour établir le despotisme sur des bases sûres et permanentes, les gouvernants doivent faire en sorte que le pouvoir ne soit pas perçu comme la source des désordres sociaux, mais au contraire, comme un recours pour les citoyens qui, croyant se sauver, réclament toujours plus de despotisme.


Que le peuple voie dans le pouvoir d’État non pas l’origine de son malheur mais, comble d’absurdité, le remède à sa misérable condition, tel est alors le principal souci, la fonction centrale d’une intelligentsia que Marat a baptisée du nom de «Charlatans modernes». Le rôle de ces «Charlatans» politiques consiste à établir scientifiquement que le peuple ne serait libre de sa destinée qu’autant que les puissants affirment qu’ils veulent son bien-être. Particulièrement important sera ce rôle dans l’opposition à tous les ordres intermédiaires sur lesquels le despotisme s’est appuyé en s’élevant, mais dont il voudrait aujourd’hui se défaire, pour assurer sa toute-puissance. Sous prétexte de s’attaquer à des modèles périmés, à des institutions dépassées, les «Charlatans» saperont ainsi sans nuances toutes les institutions (les corporations, les institutions religieuses, les autorités judiciaires…), sans rien leur substituer. Tels des termites, ils rongent la vie civile et arrivent à convaincre les citoyens que seules des réglementations sont susceptibles de leur apporter la sécurité, que seuls des services publics peuvent s’occuper de leurs droits, de leurs affaires, de leurs corps, de leurs vies… Ainsi éloignent-ils progressivement les hommes de toute responsabilité et les dégoûtent-ils d’assurer la moindre vigilance sur quoi, sur qui que ce soit. Ayant persuadé les peuples de déposer leur avenir dans des mains faussement amies, les ayant, selon l’image de Marat, transformés en moutons qui confieraient leur sort aux loups, ils les amènent à déposer les armes. Alors, à la passion pour la vie civile et la liberté font place la passivité, la vie recluse, la soumission et le désespoir.


L’esclavage, produit à main armée, est un état violent, durant lequel le gouvernement reçoit de fortes secousses des peuples qui cherchent à recouvrer leur liberté ; alors l’État est semblable à un corps robuste qui secoue souvent ses chaînes, et qui les brise quelquefois. Aussi, pour retenir les peuples dans les fers, les princes ont-ils jugé plus sûr de les conduire peu à peu à l’esclavage en les endormant, en les corrompant et en leur faisant perdre jusqu’à l’amour, jusqu’au souvenir, jusqu’à l’idée de la liberté. Alors l’État est un corps malade qu’un poison lent pénètre et consume, un corps languissant qui est courbé sous le poids de sa chaîne et qui n’a plus la force de se relever. Ce sont les moyens artificieux employer par la politique pour amener les peuples à cet affreux état, que je me propose particulièrement de développer dans cet ouvrage.


L’idée s’ancre chez Marat que les États modernes, et il pense bien sûr à l’Angleterre, mais surtout à la France de Louis XIV et de Colbert, plutôt que de se centrer sur les vertus et l’honneur, plutôt que d’interdire toute expansion du luxe par l’établissement de lois somptuaires ou d’autres taxes frappant le commerce et les arts, ont compris tout le parti qu’elles pouvaient tirer d’une soi-disant marche vers la «civilisation». À la logique d’un pouvoir de type autoritaire, de tels États substituent celle de la persuasion, appuyée sur une prétendue logique économique des besoins sociaux, celle de la séduction appuyée sur le prestige, les plaisirs, la richesse. Sortant les peuples du règne de la violence, ces États modernes les plongent dans une autre forme de barbarie centrée sur la dégénérescence. Cette conception, toujours si difficile à faire entendre, justement parce qu’elle a pour elle tout le charme du luxe, l’illusion du bien-être et le dévoiement du jugement sain, Marat l’a caractérisée par l’image des «fleurs» qui recouvrent nos «chaînes» et les dissimulent :


En faisant le charme de la société, les arts que le luxe nourrit et les plaisirs qu’il promet nous entraînent vers la mollesse, ils rendent nos mœurs plus douces, ils énervent cette fierté qui s’irrite des liens de la contrainte. Et, étendant des guirlandes de fleurs sur les fers qu’on nous prépare, ils étouffent dans nos âmes le sentiment de la liberté et nous font aimer l’esclavage.


La servitude volontaire

Déjà familière à Rousseau dans son Discours sur les Sciences et les Arts, cette conception avait mis en fureur une grande partie du clan des hommes des Lumières. Le grand mythe de l’éducation des masses, leur héritage majeur, repose sur l’idée qu’il faut «conscientiser» les hommes, les faire passer du règne de la superstition à celui de la raison.  C’est au moment précis où perce cette idéologie que Jean-Jacques - et Marat le suit entièrement sur ce point - la renverse totalement, en remettant entre les mains du sujet lui-même, Émile, l’avenir de son développement.


Si l’on considère qu’issue de la pensée des Lumières, la mentalité de gauche veut corriger par des réglementations d’État et au nom de préoccupations sociales, la poussée des mouvements économiques centrés sur l’argent, alors certes Marat n’est pas un homme de gauche. Car, dans cette demande même d’une intervention, d’une réglementation de la vie sociale, il voit l’inverse d’un mouvement correcteur, il voit pire que le mal qu’on veut combattre : une sujétion aménagée, un esclavage déguisé, d’autant plus affreux qu’il est réclamé par les esclaves eux-mêmes.


Face aux États et au processus de démobilisation qu’ils essaient d’instaurer, les sociétés civiles devaient maintenir intactes leur vitalité et leurs oppositions internes, sources de vie. Les peuples doivent se pénétrer de l’idée que s’ils ont un temps les gouvernements qu’ils méritent, il peut aussi arriver qu’ayant tant et tant de fois démissionné, ils se retrouvent à leur tour entièrement façonnés par les États, ce qui est la pire des déchéances.

Les événements qui jalonnent les années 1789-1793 vont confirmer et étayer des caractéristiques des gouvernements despotiques déjà connues depuis des siècles et donc – mais pourquoi l’oublie-t-on si facilement ? – rappeler que si elle s’installe ponctuellement par la brutalité ou par la violence, la sujétion s’établit bien plus fréquemment sous le couvert du bien public. Le luxe et la corruption agissent plus durablement que les verges ou les tortures, les malversations se font progressivement et subtilement.

Bref, dit Marat,


Le pouvoir se dépouille de la peau du lion pour revêtir celle du renard.


Quant à ses agents, force leur est


de quitter le ton insolent du despote et de ses valets pour feindre le langage séducteur de la bienfaisance et de la justice. C’étaient des loups timides qui se couvraient de peaux d’agneaux.


Mais si le peuple s’entête dans la révolte, on verra la contre-révolution arriver, par une habile stratégie, à désorganiser totalement l’État, à le laisser en proie à l’anarchie et à la guerre civile. Alors, par lassitude, par découragement, le peuple se remettra à désirer la servitude.


Après de longues dissensions, souvent le citoyen, fatigué des désordres qui agitent et désolent l’État, se rejette dans les bras d’un maître et cherche à se reposer dans la servitude.


Cette propension à désirer un maître, Marat la perçoit assez tôt dans la Révolution française et plus d’une fois, il annonce qu’elle produira un nouveau Cromwell. Dans ce mouvement qui mène à la servitude volontaire, il distingue plusieurs paliers. L’un d’eux, important à identifier, est le moment où les citoyens se mettent à douter de leurs capacités, ce qui ne manque pas d’être immédiatement exploité contre eux par les hommes au pouvoir.


… ils se servent de ses vertus réelles pour lui donner des torts apparents ; et comme ils en sont les juges, ils le punissent de leur propre perversité. Ils s’écrient ensuite les premiers que le peuple est le jouet des intrigants, cherchant de la sorte à le dégoûter de la liberté qu’ils lui rendent laborieuse.


Le dégoût de la liberté est, sinon le thème central, du moins un des points d’aboutissement de la théorie de la «contre-révolution française», telle que Marat la dégage dans la deuxième version des Chaînes de l’Esclavage, où il lui accorde une place spécifique. Ce texte est aussi âpre et violent que la version de 1774, et peu fait pour les esprits frileux, et il apporte sur la question de la servitude volontaire et sur la question de la guerre (guerre civile ou guerre extérieure) des développements qui ne figuraient pas encore dans le texte précédent. Marat a donc tendance à voir le cycle du despotisme se refermer complètement, puisqu’il triomphe maintenant par la ruse, l’astuce, la fourberie, et débouche sur la servitude volontaire. Mais…

S’il n’existe aucun facteur précis, aucune nécessité, aucune détermination particulière qui puissent pousser l’humanité dans le sens de la liberté et du progrès, rien non plus n’empêche un retournement en ce sens, si les forces en viennent à se conjuguer autrement. Un revirement, un bouleversement de toutes les déterminations est envisageable aussi pour les hommes au pouvoir qui, outrepassant leurs droits, franchissant sans cesse des limites qu’ils s’étaient fixées, en arrivent à se nuire, à se saborder et à ouvrir la porte à des situations qu’ils ne contrôlent plus. Ces mouvements convulsifs, ces courants qui s’entrecroisent, qui se recouvrent ou s’effacent, ces alliances qui se font et se défont, Marat les intègre avec une belle maîtrise dans ses descriptions de la vie politique, dont il donne des tableaux saisissants d’une tonalité très shakespearienne :


C’est un étrange spectacle que celui d’un gouvernement politique. On y voit, d’un côté, les hardis desseins de quelques ambitieux, leurs audacieuses entreprises, leurs indignes menées et les ressorts secrets qu’ils font jouer pour établit leur injuste empire. De l’autre, on voit les nations qui se reposaient à l’ombre des lois, mises aux fers ; les vains efforts que fait une multitude d’infortunés pour s’affranchir de l’oppression et les maux sans nombre que l’esclavage traîne à sa suite. Spectacle à la fois horrible et magnifique, où paraissent tour à tour le calme, l’abondance, les jeux, la pompe, les festins, l’adresse, la ruse, les artifices, les trahisons, les exactions, les vexations, la misère, l’exil, les combats, le carnage et la mort.


Dans la conception de Marat, le moment où la «révolution» paraît la plus lointaine et donne l’impression d’être la quadrature du cercle est peut-être celui où elle s’apprête à prendre un tournant décisif, l’instant où les esclaves réclament le plus ardemment leurs chaînes, est peut-être celui où, entraînés par le vertige et l’ivresse de leurs succès, les despotes vont laisser s’enfler la tempête qui les entraînera dans l’abîme.

En tout état de cause, c’est dans ce monde «horrible et magnifique» que devra s’inscrire l’action du «révolutionnaire», toujours à l’affût de la faille éventuelle où il pourra se glisser puis, Argus vigilant, luttant pied à pied pour que la situation, une fois ouverte, ne se referme plus.


Deux écoles de pensée politique

La première des deux grandes écoles de pensée politique du XVIIIe siècle, fondée par Locke, considère le pouvoir d’État comme résultant d’un pacte social général, dans lequel tous les hommes reconnaissent qu’il est de leur intérêt commun de régler les conflits autrement que par la violence. La tradition anglo-saxonne voit dans la violence originelle une tentation permanente de l’espèce humaine et se donne pour objectif premier de fonder la légitimité du politique contre le retour menaçant de la barbarie.

Ce thème, fondamental dans cette doctrine, a été popularisé dans la thématique de la démocratie, opposée à la barbarie, le fascisme.


Par contre, dans la tradition fondée par Montaigne et La Boétie, reprise et développée par Montesquieu et Rousseau, la loi est le prolongement de la force, le droit est toujours, et avant tout, le droit du plus fort. C’est pourquoi Marat, qui s’inscrit dans cette tradition, est fondamentalement réfractaire à toute légitimité du pouvoir. En outre, Montesquieu a établi le principe que toute institution politique se retourne tôt ou tard contre le but qui lui est assigné au départ. Ainsi ce droit du plus fort, parce qu’il se cache le mieux sous l’aspect du bien général, se contredit lui-même et peut, dans son développement, devenir un instrument de la liberté. Par un nouveau renversement, Marat montre à son tour que, alors que la Loi est l’antagonisme du despotisme, le «despotisme légal», institué par la contre-révolution française, est une des pires variétés de servitude.


Le pessimisme foncier de Marat devant tout phénomène politique l’amènerait-il à puiser des solutions dans l’anarchisme, briser le lien politique, rendre les hommes à leurs communautés naturelles ? Non, tout retour aux origines est impensable, l’homme ne dispose pas d’une machine à remonter le temps. Marat est totalement rétif à une histoire à rebours. S’il se sert des situations du passé, c’est à titre d’exemples seulement, en pédagogue, pas en nostalgique. Il reste donc à parier sur la seule issue possible, incertaine pour l’humanité, celle qui consiste à la faire passer par le chas d’une aiguille, ou mieux, à leur faire franchir d’un bond l’abîme au bord duquel la maintient le despote. Cette issue est définie dans la problématique de la Souveraineté.


Constituer la Souveraineté

Le concept de Souverain est un concept politique central chez Marat. Si le commun des mortels entend le plus souvent par souverain le monarque qui exécute la souveraineté, c’est sans doute parce que les despotes eux-mêmes, au cours des siècles et pour se débarrasser de leurs rivaux, ont édifié leur souveraineté contre le peuple. Par retournement, à nous maintenant d’en redéfinir la véritable nature.

Comment constituer le Souverain ? telle est la question qui hante Marat. Et en outre, comment le constituer dans une situation où la dégénérescence de l’État a gagné le corps social lui-même ?


Dans le langage politique contemporain, le gouvernement est devenu synonyme de totalité de l’État. Il regroupe tous les pouvoirs et la stricte séparation entre ceux-ci, admise au XVIIIe siècle, semble faire partie d’un passé révolu. Cet amalgame dans la terminologie trouve une justification hâtive dans l’existence d’un exécutif centralisé et la théorie politique actuelle a tôt fait de déduire de cette nécessité l’inexistence du corps social souverain. C’est pourquoi la question posée par Marat : Comment constituer le Souverain ? semble si souvent oiseuse.

Pourtant, à bien y réfléchir, ce qui est incroyable, c’est que nous n’ayons même plus les mots pour poser cette question majeure, sur laquelle, au contraire, il faut revenir et insister. S’il va de soi que, dans tout État d’une certaine dimension, l’exécutif doit être centralisé, qu’il peut même dans circonstances graves être revêtu pour un moment d’une force exceptionnelle (fonction du tribunat), le point de départ d’une position politique correcte est de savoir que sa propension, consciente ou inconsciente, par la nature des pouvoirs qu’il a entre les mains, sera de s’emparer de la Souveraineté à son profit, et de serviteur du Souverain de se transformer en souverain lui-même.


La fausse solution à ce problème est de vouloir que le peuple participe à toutes les décisions, ce qui amènerait à écarter l’artisan de son atelier, le paysan de ses champs, le commerçant de ses comptoirs. S’il n’y a pas de bon exécutif, la solution ne réside pas pour autant dans le fait de supprimer tout organe central agissant et efficace ou d’en complexifier à l’infini les rouages, au point que toute décision devienne impossible, orientations qui reviennent aussi à vider la Souveraineté de sa substance, en la rendant inefficace. Le vrai problème est d’agir de manière à ce que le pouvoir exécutif reste sous la coupe du Souverain, soit maintenu à son service. Cette question est la seule qui doive tenir les esprits en éveil. Échappe-t-elle définitivement aux citoyens, et la servitude est rétablie. Or, pour assurer la vitalité de l’exercice de cette Souveraineté, aucune règle, aucune recette théorique, aucun texte, aucune Constitution, aucune loi ne peuvent offrir de garantie suffisante. Tout peut être perverti. Seule la pensée en action, la pensée sans repos maintient en vie cette question essentielle, avec plus ou moins d’acuité, selon les circonstances.


Une pensée en action

Au centre de sa réflexion, et ceci, depuis le début de la Révolution française, Marat a donc introduit la question des Finances. Il est un des premiers à mesurer qu’en s’appropriant les biens de l’Église – le bien des pauvres! – le nouveau régime s’est doté de moyens immenses pour corrompre la plupart des hommes à talents. Il est aussi un des seuls à exiger sans discontinuer la remise des comptes par les ministres sortants, s’opposant à leur démission, tant qu’ils ne se sont pas acquittés de cette obligation. La situation vécue par la Révolution en l’an I est donc véritablement catastrophique à ses yeux puisque, d’un côté, elle est menée par une faction d’hommes corrompus des deux précédentes législatures et que, de l’autre, elle est livrée à des gens incompétents, bavards, inefficaces. La question du contrôle des Finances est ainsi posée par Marat comme préalable à toute résolution du problème de la Souveraineté. La liquidation de la dette de l’État est sa revendication de tous les instants, parce qu’il n’ignore pas que sans contrôle sur les moyens que peut mettre en œuvre le pouvoir exécutif, le Souverain restera un mot vide de sens.

La critique de Marat débouche ainsi en permanence sur des mesures concrètes, aux conséquences immédiates, elle en est même inséparable. La première version des Chains of Slavery est écrite dans le contexte d’importantes élections en Angleterre, la deuxième version au moment de la chute de la royauté française. Marat appelle constamment de ses vœux de véritables hommes d’État qui ne traitent pas la politique en «praticiens», il répète que ce qui manqua toujours, c’est un homme de génie qui sache prévoir les événements, calculer l’action et la réaction des ressorts mis en jeu, et prendre de grandes mesures.


Dans la Révolution française, personne sans doute autant que Marat ne proposa de mesures concrètes, immédiates, qui visaient tantôt à assurer la liberté d’opinion, de réunion, l’armement des citoyens, la responsabilité des ministres ou des agents de l’exécutif etc. etc. sans pour autant qu’il soit possible à partir de là de construire un système idéal de gouvernement. Pourquoi ? parce que la loi en matière politique est celle du renversement de toutes les déterminations. Ce qui, aujourd’hui, dans un contexte précis, revêt un sens éminemment positif et favorise la liberté, peut demain se transformer en instrument du despotisme.

Cette leçon fondamentale, Marat l’a tirée de Machiavel, et le terme de «Prince» est un mot-clé des Chains of  Slavery.


La pensée politique de Marat est donc spécifiquement anti-utopique. L’établissement de la liberté ne peut dépendre d’aucune recette, mais doit spécifier sans cesse, négativement, des impératifs. Il n’y a pas moyen de la fonder sans la séparation des différents pouvoirs, sans le contrôle des Finances, sans l’armement du peuple, sans la liberté de la presse… mais même réunies, toutes ces mesures ne remplaceront jamais «le mouvement de la liberté», elles pourront toujours être contournées.

C’est cette fluidité qui a tant gêné les hommes des Lumières, qui n’ont eu de cesse de dénigrer l’approche de Marat comme inconséquente et contradictoire. Quoi de plus logique à leurs yeux, puisqu’ils réduisent la politique à un plan d’administration des choses, là où Rousseau et Marat envisagent la problématique de la liberté des hommes.

Marat agit donc toujours en stratège, il suit étape par étape les événements et les protagonistes, il prévoit le coup à venir, il s’attend aux menées sous-jacentes, aux retournements brusques, au jeu de l’usure, sans négliger pour autant le facteur du hasard, qu’il dénomme souvent «providence».


Et il est tout de même étrange, à moins de les considérer une fois pour toutes comme de véritables naïfs ou de vrais ennemis, que les commentateurs et exégètes de son temps et les historiens et analystes du nôtre ne se soient jamais préoccupés de trouver une cohérence, là où ils sont bien forcés de reconnaître une réelle capacité de prévision et presque un don de double vue, puisque l’Ami du peuple est, disent-ils, autant Cassandre que prophète!

Non, il n’y a pas de miracle Marat, ni de génie Marat, et il n’y a pas non plus de fou atrabilaire qui ne pense qu’à tirer à boulets rouges sur toute autorité qui bouge, simplement parce qu’on n’aurait pas reconnu sa valeur! Quelle piètre attaque, quand on considère par exemple, sur la question de la royauté,  cette double affirmation qu’un bon prince est le plus beau des cadeaux des cieux, mais que c’est là une denrée aussi rare qu’un libertin vertueux ! Marat ne s’en prendra résolument à Louis XVI qu’après la trahison avérée de ce dernier (fuite à Varennes et massacre du Champ de Mars). Et même cette rupture avec ce roi ne signifie pas qu’il considérerait que «toute» royauté soit, par essence, pire qu’un autre régime.


Marat ne sera pas plus, ni moins, républicain que royaliste. Ses attaques ou sa vigilance s’exercent à l’encontre des actes de tout pouvoir exécutif. C’est la raison pour laquelle il prendra tellement à cœur son rôle de député à la Convention, qu’il défendra comme organe de représentation – «Unité et indivisibilité» - autant contre l’esprit des factions que contre tout autre tentative de dissolution.


Dès la prise de la Bastille, Marat, contrairement à tant d’enthousiastes de la première heure, se meut dans les événements sans aucun triomphalisme, sans illusion, armé de la seule conviction qu’un combat très dur et sans merci s’est engagé. Persuadé de la permanence et de la puissance du mouvement de la contre-révolution, dont il connaît par formation les tours et détours, il examine avec la plus grande prudence et une extrême vigilance les actes des hommes au pouvoir. Il n’ignore pas que pour se remettre en selle, l’ennemi n’hésitera pas à employer à son profit les matériaux mêmes qui sont issus des événements les plus enthousiasmants. S’il le faut, le despote parlera comme la révolution, il se coulera dans ses pensées et épousera ses manières. Il s’immiscera dans ses assemblées, les désagrégera ou les manipulera. Il achètera les têtes pensantes et ruinera la liberté de la presse. Et surtout, il fera servir les lois à rattacher les chaînes.


Marat décortique la panoplie des moyens mis en œuvre par tous les régimes – qu’il subsume sous le terme générique de «despotisme», précisant bien que ce sont les manières plus que la chronologie ou les étiquettes qui l’intéressent. Aussi ces gouvernements peuvent-ils être le fait de tout Prince : empereur, dictateur, roi, républicain aristocrate, chef populaire, démocrate… là n’est pas l’essentiel. Il décrit un monstre polymorphe et tentaculaire et cette appréciation est évidemment ce qui le différencie totalement de la mouvance des penseurs de son temps : Encyclopédistes, réformateurs, économistes, physiocrates… qui tous cherchent à «apprivoiser» la bête, en lui rognant les griffes, en la parant d’atours, en la transformant en animal de cirque ou en lui construisant une cage dorée.


Oui, il existe aujourd’hui au milieu de nous un despote à cent têtes, cent fois plus redoutable que le dictateur le plus absolu, un monstre politique qui réunit la puissance exécutive à la puissance législative, qui a dans ses mains tous les ressorts de l’autorité, qui tient à ses ordres une armée de 10.000 hommes autour de nos murs et au-dedans une armée non moins nombreuse dont une partie paraissait prête à égorger au moindre signal les intrépides défenseurs du peuple, un monstre politique assez puissant pour soulever contre nous nos frères […] et, ce qui ne se vit jamais sous le plus affreux despotisme, un monstre assez puissant pour tenir la vérité captive.


La voie que trace Marat est celle d’une humanité en construction qui doit opérer un retournement de la situation à la dimension de son histoire passée. Une situation où l’homme, loin d’être conduit par ce qu’il a été, doit se transcender et aborder une terra incognita. Il en découle à l’évidence que le problème ne peut se réduire à des mesures sociales ou à d’hypothétiques  changements de régime.

À quoi bon changer les hommes, puisque ceux qui les remplaceront tomberont bientôt dans les mêmes travers ? Tous les utopistes des XVIIIe et XIXe siècles n’ont-ils pas montré à satiété qu’en construisant leurs mondes idéaux, ils ne faisaient que reproduire le nôtre, vu sous un angle inhabituel ?


À quoi bon tenter de décrire ce que nos yeux ne peuvent voir, puisque c’est d’yeux d’abord qu’il nous faut changer ?