LA Correspondance ENTRE
F. CHÈVREMONT ET M.GOUPIL-LOUVIGNY
 


LA CORRESPONDANCE (1866-1867)

ENTRE FRANÇOIS CHÈVREMONT ET M. GOUPIL-LOUVIGNY,

AMI D’ALBERTINE MARAT


Ces cinq lettres sont destinées à étoffer les renseignements sur Charlotte-Albertine,

la plus jeune sœur de Marat et sur Simonne Evrard, la femme de Marat.


Retranscription par le comité rédactionnel du site


Les originaux peuvent être consultés à la British Library

dans le Fonds François Chèvremont


Le 13 mai 1866

Lettre de F. Chèvremont à M. Goupil-Louvigny


À Monsieur Goupil, ami d’Albertine Marat

À Tangues, par Ecouché

Orne


Monsieur,


Puis-je espérer que le désir d’acquérir de nouveaux et plus amples renseignements sur la famille Marat suffira pour m’excuser à vos yeux de la liberté que je prends de vous écrire.


C’est à l’obligeance de M. Charles Renard que je dois l’avantage de vous connaître, c’est à son attention délicate que je dois de connaître aussi que vous êtes le possesseur d’un portrait miniature de Marat, peint par Boze, et que vous le tenez directement d’Albertine Marat, ainsi que d’autres objets que je considère comme de la plus haute importance.


Comme le but que je me propose depuis près de vingt années est de rechercher la source pure de la vérité à travers les impostures couvertes du voile épais des autorités littéraires qui font loi à la multitude, vous permettrez que, sans avoir la moindre intention de vous offenser, je vous signale des faits, même des hommes, afin de vous mettre à même de rectifier les uns et me faire connaître les autres, si vous croyez la vérité utile et moi assez digne de de votre confiance par le but que je me propose.


J’ai connu à Paris, il y a peu d’années, un certain M. d’Yonne, se disant un des visiteurs d’Albertine Marat; ayant acheté ou reçu d’elle nombre d’objets de la plus grande importance: des numéros du journal de Marat, annoté de sa main; la collection des affiches; bien des livres de science ou de politique; enfin “Le portrait miniature de Marat, peint par Boze en 1792. Ce portrait, le journal et les affiches sont un don de Madame Marat”.


Vous voyez, Monsieur, que je cite l’extrait d’un catalogue qui a été produit sous l’anonyme ou le pseudonyme de Feu M. Cas… homme de lettres, et dont la vente s’est faite le 12 juin 1843. M. D’Yonne m’a affirmé qu’il avait pris ce pseudonyme pour effectuer la vente de sa bibliothèque ; j’aurais pu lui observer que ce don provenant de Madame Marat, qu’il n’avait point connue, il aurait dû dire : de Mlle Marat; mais quand on n’a pas encore de motif de suspecter un homme, ces détails, devenant des révélations, passent inaperçues.


Parmi les visiteurs d’Albertine, nous connaissons M. Esquiros ; j’ignore si ses visites furent fréquentes, mais ce que je puis affirmer, c’est que de tous, il sut le moins profiter des renseignements qu’il affecte de qualifier de confidences; ses erreurs bibliographiques à l’égard des livres de Marat et l’ignorance complète de ses bases et principes politiques; ses inventions romanesques qu’il décore du titre de récits historiques en font, à mes yeux, un imposteur ou un ignorant qui se donne de l’importance aux dépens de la vérité. Je n’en citerai qu’une preuve, extraite de son Histoire des Montagnards, c’est la présence de la sœur de Marat pendant le procès de Louis XVI.


M. Villiaumé fut aussi un des visiteurs et, comme le précédent, il a joué, à l’égard de Marat, le rôle de l’ours à l’égard de l’amateur de jardins; mais ce qui le compromet aux yeux de tous ceux à qui les reliques de l’amitié sont sacrées, c’est d’avoir battu monnaie avec la Collection de Marat lui-même, qu’il reçut des mains d’Albertine.


Raspail fut plus sincère et, s’il erre quelquefois, il faut l’attribuer, comme je le lui ai écrit, au manque de documents.


M. Paul Lacroix (bibliophile Jacob) cite aussi comme visiteurs M. Hauréau, l’apostat qui, assure-t-on fit tout pour faire oublier son livre Esprit de la Montagne. M. de la Bédollière, dont je ne connais, relatif à Marat, qu’un entrefilet insignifiant dans son petit livre Le Panthéon. Le colonel Maurin, que je regretterai toute ma vie de n’avoir point connu. Enfin, Aimé Martin dont j’avoue ne connaître le récit que filtré à l’alambic d’un des plus insignes détracteurs de Marat, M. Paul Lacroix (voir son livre Curiosités de l’histoire de France, ou bien une sorte d’Introduction ou d’Avant-propos du livre Les aventures du jeune comte Potowski, roman de Marat, édité par lui (Paul Lacroix) en 1847 et 1848.


Quelle triste nomenclature pour la plupart; quel affligeant spectacle, aujourd’hui, de voir chacun de ces hommes faire servir sa plume à déprécier l’homme qu’ils avaient la bassesse de louer devant sa sœur et quelle douloureuse réflexion se présente tout d’abord en songeant au peu de sincérité des uns auprès de cette pauvre vieille Albertine, au peu d’intelligence des autres qui ne surent ni l’entendre et moins encore comprendre tout ce qu’il y eut de feu sacré dans le cœur de l’ami du peuple.


Vous, Monsieur, qui avez assurément apprécié cette femme, qui l’avez fréquentée jusqu’à sa dernière heure, vous dont l’histoire partiale a tu le nom, soyez assez bon et assez confiant pour me fournir tous les renseignements que vous croiriez propres à éclaircir l’histoire, parlez-moi d’Albertine, parlez-moi du caractère, des faits et gestes de Simonne Evrard, si indignement flétrie du nom de concubine par ces mêmes hommes qui prétendent qu’elle vécut de la munificence de la Convention ; parlez-moi de Marat, si outrageusement calomnié et, aujourd’hui encore, si méconnu.


J’espère de tout mon cœur qu’il vous plaira d’agréer avec bienveillance la démarche que je fais auprès de vous.

Recevez, Monsieur, l’assurance de mon profond respect.

F. Chèvremont

À Echampeu, près Lizy-sur-Ourcq

Seine et Marne


Le 11 juin 1866

Lettre de M. Goupil-Louvigny à François Chèvremont


Vous avez été bien inspiré, Monsieur, en m’écrivant et vous n’aviez aucune excuse à me faire en agissant ainsi ; le but de vos investigations est louable. Quand je dis que vous avez été bien inspiré, c’est moins à cause du nombre, de l’importance ou de l’autorité des renseignements que j’aurais pu vous fournir, que parce que vous poursuivez la recherche de la vérité, que tant d’illustrations anciennes et modernes ont eu intérêt à altérer.


Je n’ai pu apprécier Marat que par les documents historiques que, dans le temps, je recherchais avec avidité. Malheureusement, à cette époque-là, les occupations absolument obligatoires auxquelles il fallait me livrer ne me laissaient pas assez de loisir pour me permettre d’étudier notre époque révolutionnaire avec tout le soin et la maturité désirables. Sans doute, les appréciations de sa sœur sur les hommes et sur les choses pouvaient servir beaucoup et utilement comme renseignements, mais fallait-il, sans autre examen et malgré toute la confiance qu’elle m’inspirait, croire aveuglément tout ce qu’elle pouvait voir dans son frère ? Notamment le jugement qu’elle portait sur les hommes de la Révolution, envers lesquels elle n’était pas toujours également juste. Cela s’explique.


Je n’ai pas connu Simonne Evrard qu’on désigne communément, et à tort selon moi, sous le nom de sa gouvernante. J’ai reçu d’Albertine l’assurance formelle que cette femme, d’un courage et d’un dévouement si héroïque, était bien la femme légitime de Marat. Après la mort de celui-ci, elle vécut avec sa belle-sœur Albertine, avec dignité, indépendance et une simplicité antique, malgré les tentatives de toutes sortes auxquelles elle eut à résister de la part d’agents nombreux qui, même sous les prétextes les plus frivoles, ont tenté de s’introduire chez elle. Elle a été jusqu’à repousser avec mépris des offres considérables. Rien ne lui manqua, aussi bien les cajoleries que les menaces et l’intimidation, et tout cela, exercé par des hommes tantôt de l’extérieur le plus séduisant, tantôt par des gens de la police ou autres agents de la force publique. J’ai lieu aujourd’hui de bien regretter de n’avoir pas pris sur ces détails, que je tiens de la bouche même d’Albertine, des notes où auraient figuré des noms très connus.


L’une et l’autre se livrèrent au travail de l’horlogerie dans un modeste logement, sous les toits; j’ai encore vu l’établi à trois ou quatre compartiments entaillés; c’est là qu’elles ont travaillé jusqu’à la fin. J’ai lieu de croire que la veuve Marat n’était pas une femme ordinaire, car sa belle-sœur m’en parlait avec enthousiasme. Elle conservait religieusement tout ce qui lui avait appartenu. J’ai été personnellement chargé, dans les dernières années de sa vie, quand la nécessité l’y obligea, de vendre divers objets ou vêtements qui venaient d’elle, lesquels étaient d’une certaine élégance et d’une grande distinction; vous comprendrez que j’en taisais l’origine.


J’ai eu, je crois, vers les dernières années de sa vie et à peu près exclusivement toute la confiance d’Albertine, c’est-à-dire jusqu’en 1838, époque où j’ai quitté Paris pour la première fois.


Recevait-elle la visite d’un inconnu ? Préalablement, elle lui faisait donner par écrit son nom, son adresse, sa profession, etc., lui déclarait sans détours qu’elle ne voulait recevoir qui que ce soit sans ces sortes de formalités; ensuite, elle leur disait avec le même sans façon qu’elle leur ferait savoir s’ils pourraient se présenter à nouveau. Le brave colonel Maurin a dû s’y conformer comme les autres. Je me prêtais volontiers pour elle à obtenir les renseignements qui les faisaient ou agréer, ou refuser. Elle mettait ainsi à nu sa nature soupçonneuse, ce qui rebuta souvent nombre de visiteurs.

Parmi les personnages connus qui ont eu accès chez elle, à ma connaissance (une ou deux fois peut-être, trois fois au plus) jusque la fin de 1837 figuraient Esquiros, Villiaumé, Raspail, le colonel Maurin, Mathon ou Matton.


D’abord, je ne connais nullement comme visiteur ce M. D’Yonne. Était-il accompagné de quelqu’un et s’est-il présenté sous ce nom ? Ensuite, quel est ce portrait dit de Boze ? Je croyais avoir le seul qui eut existé; j’ai reçu le mien des mains d’Albertine et lui, tiendrait, dit-il le sien, de Mme Marat ; ce serait donc à une date bien antérieure; mais s’il a vu et fréquenté Mlle Marat, ce n’est qu’après mon départ de Paris qui n’a eu lieu, pour la première fois, que vers le milieu de 1837, et alors, il aurait dû voir Albertine lui parler de moi fréquemment, ou au moins quelquefois; connaît-il mon nom ?… A-t-il connu Pillou ?…Voudrait-il bien donner la description du local d’Albertine ?


Esquiros, qu’il faut prendre pour un romancier plutôt que pour un historien sérieux, recherchant un succès de librairie que lui promettaient des œuvres d’imagination plutôt que des vérités historiques, a eu le désir de voir Albertine, je crois, par curiosité; il l’a vue une ou deux fois. Je pourrais affirmer encore aujourd’hui qu’elle m’a déclaré lui avoir bien donné lecture de la lettre de Charlotte Corday, mais qu’il ne l’avait pas lue lui-même, et jamais eue en sa possession. Pour éviter qu’à l’avenir ce document lui fût soustrait (car c’était un esprit ombrageux), elle me le donna avec la recommandation de le communiquer si je le croyais utile, mais de ne jamais m’en dessaisir légèrement.


Villaumé (Note de Chèvremont : que l’auteur de cette lettre écrit toujours Villiaumé) l’a visitée avant moi; je crois qu’elle le congédia assez impoliment, après l’avoir reçu d’abord, mais non souvent, car personne ne peut dire qu’il a été reçu souvent chez Albertine; des visites répétées et à court intervalle lui auraient paru en peu de temps suspectes, et elle n’aurait pas hésité à donner un congé de suspicion, ou il eût fallu avoir toute sa confiance, et elle l’accordait à bien peu.

Raspail l’a vue une seule fois chez elle; il était accompagné par moi.

Le colonel Maurin, une seule fois et éconduit. Elle éprouvait toujours une certaine répugnance pour les collectionneurs qu’elle rangeait dans les spéculateurs, un peu les maniaques et aussi dans les marchands de bric-à-brac. Je l’ai vu souvent, ce digne colonel, jusqu’à mon départ de Paris. Qu’est devenu son cabinet et ses riches collections d’imprimés, gravures, autographes, manuscrits, pièces curieuses, comme l’échelle de Latude ?… Tout cela se rapportant exclusivement à notre époque révolutionnaire depuis la convocation des États Généraux. Il vous serait peut-être possible, Monsieur, de suivre les traces de ces précieuses collections, dont je n’ai vu annoncer la vente nulle part. Il habita jusqu’à sa mort, en commun avec de vieilles parentes très proches, une rue qui est restée vierge d’expropriation au moins dans la partie qu’il occupait; rue des Boulangers, à main droite en entrant par le bout donnant sur la rue des Fossés St Victor, maison à porte cochère (carrée, je crois) à l’endroit où elle s’infléchit vers l’entrepôt. Il s’était logé dans ce quartier, où le prix des loyers était modéré, convenable pour lui à qui il fallait un vaste local.


Il y eut encore comme visiteur très honorable, je pense, un jeune étudiant en droit, dans le temps appelé Matton ou Mathon, auquel je vendis moi-même, pour Albertine, une collection de L’Ami du Peuple, sous les trois titres que vous connaissez. Le même Matton, parent assez proche de Lucile Desmoulins, fit éditer vers la même date Le Vieux Cordelier de Camille. Elle lui en voulut dans le temps, de n’avoir pas de préférence repris ses Révolutions de France et de Brabant.


J’ai dû, Monsieur, vous mettre à même d’apprécier le genre d’intimité qui a existé entre Mlle Marat et moi, alors jeune homme. Les visites qu’elle recevait d’ailleurs avaient un tout autre caractère. Le rôle que je remplissais près d’elle était, de sa part, tout de confiance (pour celui qui a connu Albertine, ma position était unique, j’en étais fier), de ma part, tout de dévouement à sa personne que j’avais su apprécier, éclairée, stoïque, susceptible et méfiante, d’une énergie et d’une franchise brutale. Je l’aimais et elle me le rendait bien. Extérieurement, c’était une petite femme grêle, le visage rond, le regard perçant, vif et scrutateur; le teint hâve, mat, un peu bistré, les traits forts et brusqués, en somme laide. Sa petite taille, son air chétif, sa tenue, droite comme un jonc, tout cela surmonté par une tête dont l’expression et la grandeur de ses yeux noirs contrastaient singulièrement avec le reste de sa personne, produisait un effet saisissant chez tous ceux qui l’ont vue; l’ensemble de sa figure portait l’empreinte d’une rare énergie. La ressemblance avec son frère, d’après Boze, était frappante. Sa parole était facile, lente et correcte; même dans les moments de plus haute animation, elle articulait bien, jamais une expression basse ou triviale, son jugement était droit mais, à mon avis, pas toujours également juste envers les hommes de la Révolution, notamment Maximilien; aimant et haïssant bien, son côté faible était le soupçon et l’orgueil. Elle était vécue presque invariablement d’une robe d’indienne plus que modeste, coiffée chez elle, d’où elle ne sortait presque jamais, d’un mouchoir; elle recevait tous les matins, par sa laitière, un petit vase et la chargeait de lui apporter la maigre pitance du lendemain; elle a vécu souvent des quinzaines et plus sans avoir vu d’autres visages. Sa dépense était fabuleuse, elle vivait de rien. Je ne l’ai pas vue à ses derniers moments, mais je suis convaincu que la trempe de son caractère ne s’est pas démentie.


Le temps que je lui consacrais dans les dernières années de mon séjour à Paris avait le plus souvent pour but de lui rendre facile et digne la vie matérielle, digne surtout, même à l’excès, pour sa satisfaction personnelle et pour la mémoire de son nom.


Maintenant, à mon tour, Monsieur, veuillez me permettre de vous adresser une question qui m’intéresse et m’intrigue au dernier point: je veux parler du roman Potowski. Sous le gouvernement “paternel” de Louis-Philippe depuis 1834, j’ai eu à subir de nombreuses persécutions et un grand nombre de visites domiciliaires dirigées avec un acharnement et un aveuglement injustifiable. Jusqu’alors, j’avais été très sympathique à Mlle Marat ; ces vexations achevèrent de l’intéresser entièrement à moi. A cette époque, elle m’avait confié ce manuscrit de la main de Marat avec notes, ratures, surcharges, interlignes, etc. etc., réunis en une seule liasse. Ce manuscrit, beaucoup d’autographes et pièces curieuses m’ont été saisis, et les poursuites qui avaient motivé ces rigueurs ayant été suivies de non-lieu, j’ai vraiment fait les réclamations les plus énergiques pour en obtenir la remise. Pour vous donner une idée du parti pris  de tout garder sans raison, on m’opposa un refus formel de me rendre un manuscrit intitulé les Philippiques de Lagrange chancel, dirigé contre le Régent. Les ânes prenaient cela pour une actualité; moi, jeune homme de vingt-six à vingt-sept ans, mal noté, sans protecteur et sans argent, je dus renoncer à la lutte. Je me demande par quels moyens avouables, Monsieur Paul Lacroix, que je n’ai jamais connu que par ses travaux littéraires, a pu être mis en possession de ce manuscrit d’une manière honorable. Le bibliophile Jacob est à mes yeux, jusqu’à preuve du contraire, trop digne d’estime pour oser suspecter sa délicatesse. Mais par qui et comment a-t-il pu en disposer? S’il vous était possible de le savoir, je vous saurais infiniment gré de me l’apprendre.


Albertine occupait à sa mort deux petites pièces situées au cinquième étage d’une maison ancienne, rue de la Barillerie. Le principal locataire était un épicier, Pillou, excellent homme et mon compatriote; il est mort, mais sa veuve qui récemment habitait la rue de la Sainte Chapelle, n° 3, vit encore, elle pourrait vous donner quelques renseignements utiles, vous pourriez au besoin vous recommander de mon nom. Cette dame, atteinte par l’expropriation, habitait depuis longtemps ce quartier où elle n’a pas cessé d’être connue. Si vous ne la trouvez pas, je pourrai plus tard vous indiquer au juste son domicile.


Vous pourrez, Monsieur, faire de cette lettre tel usage qui vous conviendra, quoiqu’avec discrétion. Je me félicite de l’heureux hasard qui m’a fourni l’occasion de correspondre avec vous. Je ne possède sur Marat que le portrait et la lettre qui ont été soumis à l’examen de M. Charles Renard, plus une lettre (en anglais) de Franklin à Marat, lui assignant un rendez-vous pour les expériences de la chambre noire.


Je regrette de n’avoir pas d’autres documents à vous fournir.

Veuillez agréer l’assurance de mes sentiments dévoués,

Et trouver bon que j’aie pris ma fille pour secrétaire.

Goupil-Louvigny

(note de Chèvremont : avec paraphe)


Le 20 juin 1866

Lettre de François Chèvremont à M. Goupil-Louvigny


Monsieur, je suis profondément ému de l’accueil bienveillant avec lequel vous avez reçu mon questionnaire historique; de l’encouragement que vous me donnez et surtout du plaisir et du bien-être que j’éprouve de trouver en vous une personne sympathique à Albertine que vous avez parfaitement connue, sympathique à Simonne Evrard qui fut quelques fois l’objet de vos entretiens, sympathique à Marat, au moins au moral, puisqu’il n’est point à vos yeux, comme quatre-vingt-dix-neuf centièmes de l’espèce humaine, un monstre perdu de débauches et pis encore.


C’est le sentiment instinctif de la justice qui m’a conduit à rechercher la vérité à l’égard de Marat. J’avais 22 à 23 ans quand je remarquai pour la première fois dans l’histoire, des extraits de discours ou des citations de ses écrits; ils étaient régulièrement accompagnés d’argumentations peu propres à faire partager aux lecteurs les opinions politiques de Marat; mais, me dégageant de ces lisières vénales, j’entrevis un homme probe et dévoué derrière le monstre qu’on me présentait. Dès lors, mon plan fut tracé, je résolus de chercher tout ce qu’avait écrit Marat pour le juger selon mon sentiment. Je mis vingt ans à ces recherches; pendant la première moitié de cette période, j’étais ouvrier, puis trois ans chef d’atelier, enfin sept ans négociant. Pendant les treize premières années, j’acquis plus de connaissances que de livres, mais aussitôt dans les affaires, je conquis à prix d’argent tout ce que je voulus.


Ce n’est pas sans motif que j’expose à votre connaissance ce que j’ai fait jusqu’à ce jour; je désire vous faire juge de mes longues recherches: un ouvrage sur Marat (par A. Bougeart) ouvrage en deux volumes in 8°, saisi, condamné, a paru en 1865, ouvrage pour lequel je n’ai été qu’une sorte d’historiographe, ayant à ma disposition tout ce que Marat a pu faire imprimer, ce sont ces deux volumes que je voudrais vous communiquer (ne pouvant vous les offrir vu la saisie qui ne m’a laissé que mon exemplaire), vous jugerez mieux si ceux qui s’en sont occupés méritent votre confiance, celle du public et l’estime des gens de bien.

Vers septembre prochain, je pourrais les faire remettre à Paris chez un de mes amis ou des vôtres, où il vous serait peut-être facile de les faire prendre par une personne de confiance.


Vous le voyez, Monsieur, j’attache le plus grand prix à votre estime, mais je voudrais surtout la mériter, c’est le but de tout ce qui précède.


J’arrive à ce qui vous intéresse personnellement, touchant le manuscrit du roman de Marat. Je dois au préalable vous déclarer que je n’ai jamais eu de relations avec aucun des hommes qui vont être signalés et nulle envie d’en avoir, vu leur partialité, pour ne rien dire de plus, leur suffisance à l’égard de Marat qu’ils n’ont jamais étudié; or donc, tout ce que je connais, je le dois à mes investigations ou aux déclarations écrites de leurs auteurs.


Le 15 août 1847, parut dans le feuilleton du Siècle, une notice intitulée «Marat philosophe et romancier» - Introduction à un roman de cœur du conventionnel Marat, l’Ami du Peuple, ouvrage inédit, intitulé Aventures du jeune comte Potowski. Signé, Paul Lacroix.


Elle était terminée par ces lignes :

«Le roman inédit de Marat commencera à paraître samedi 21, dans le Musée littéraire du Siècle. Le manuscrit autographe, sur lequel cette publication est faite, sera exposé alors dans les bureaux de l’administration du journal, pour que l’authenticité de cette œuvre bizarre ne puisse être contestée par personne.»


Voyons par quelles circonstances ce manuscrit avait établi domicile dans les bureaux du Siècle. Dans cette notice, au point où je la prends, M. Paul Lacroix vient de signaler comme visiteurs d’Albertine, MM. Hauréau, de la Bédollière, le colonel Maurin ; enfin Aimé Martin. Je vais citer textuellement:


«Aimé Martin était un esprit doux, tendre et honnête; il n’avait jamais tourné les yeux vers la période révolutionnaire que pour en détester les agents et que pour en plaindre les victimes. Le nom de M. Marat lui inspirait un invincible dégoût, il le cachait même sous un air froid et poli, quand il se rendait chez la sœur du monstre, comme il le désignait avec une énergique indignation. Qu’allait-il faire dans cette maison ? Aimé Martin était, avant tout, bibliophile, autographile, amateur et collectionneur de livres et autographes. Or, c’était aux manuscrits de Marat qu’il en voulait, et un jour (il fallut sans doute qu’Albertine eût bien faim, pour vendre la dépouille littéraire de son frère), il emporta sous son bras le volume autographe qui l’empêchait de dormir depuis qu’il en avait appris l’existence: un roman inédit, un roman de cœur, inventé, pensé, écrit par Marat : Les aventures du jeune comte Potowski. Une fois légitime propriétaire de ce singulier trésor, Aimé Martin se dispensa de fréquenter le petit club d’Albertine, qui mourut peu de temps après en distribuant les papiers du sacré cœur de Marat.»


«Allez visiter l’intéressante collection du colonel Maurin, et vous y verrez les épreuves du journal que Marat corrigeait dans son bain lorsqu’il fut frappé par Charlotte Corday: ces épreuves ont été teintes de son sang; vous y verrez les couronnes civiques que le peuple décerna plus d’une fois à son défenseur; vous y verrez les portraits et les bustes qui furent un moment les idoles de la nation. Quant au roman de Marat, recueil de 240 pages écrites de sa plus jolie écriture, avec ses fautes d’orthographe ordinaires, il est revêtu d’une charmante reliure jansénite, en maroquin noir, par un habile artiste, Médarée du Bonzonnat (?), et il a demeuré caché dans la bibliothèque d’Aimé Martin jusqu’à sa mort. C’est dans cette bibliothèque que nous sommes allés le chercher pour le mettre en lumière.»


«Aimé Martin s’est toujours refusé à publier cet ouvrage remarquable à différents titres, malgré nos instances; il nous permit, toutefois, de l’examiner et nous en signala même les passages les plus singuliers: il voulait, disait-il, avoir seul le privilège de connaître, de conserver le véritable Marat, Marat philosophe, Marat sentimental, Marat écrivain, Marat royaliste, etc., etc.»


Voilà, Monsieur, pour le fait de la transmigration du manuscrit qui vous a été soustrait. Le surplus de la notice a pour but de faire connaître que M. Paul Lacroix, aidé de Aimé Martin, fit l’étude du manuscrit, de laquelle étude il résulte selon ces graves littérateurs, que Simonne Evrard est l’héroïne de ce roman. – Quelle pitié !… - Qu’elle obtint, sous le titre de veuve Marat, une pension civique qu’elle dût, moins à ses droits qu’à la munificence de l’Assemblée nationale. – Quelle ignorance ! – Quel mensonge ! – Quelle perfidie !!!…


En 1848, ce roman fut réédité, toujours par P. Lacroix, en deux volumes in 8°, sous le titre Un roman de cœur.


Combien je regrette, Monsieur, de ne pas vous avoir auprès de moi; avec quelle satisfaction je vous communiquerais l’immense dossier de tout ce qui a trait à Marat, mais à distance comme nous le sommes, je ne puis que vous signaler les livres ou les pièces à consulter, ou vous donner de courts extraits d’articles qui ne manqueraient pas de vous intéresser à plus d’un titre; encore avez-vous ces livres, j’ai lieu de croire le contraire.


Je passe au colonel Maurin, qui mourut, autant que je puisse me le rappeler, en 1847. Ce n’est que bien des années après, que j’appris, en achetant ça et là, qu’il avait existé un collectionneur de ce nom, dont la vente, […] fut faite sur simple notice, et par généralités; j’ai eu en mains pendant quelques minutes cette notice qui sera la honte de ceux qui ont ordonné cette vente publique. Ma collection complète des Placards de Marat doit provenir de chez lui; elle passa de ses mains dans celles de M. Charavay, libraire, qui me les céda, il y a trois ou quatre ans à peine.


Le colonel Maurin avait possédé un numéro 678, teint du sang de Marat. Avez-vous connaissance de ces feuillets ensanglantés que l’ignorance regarde comme des épreuves de correction ? Voici une note du colonel au numéro précité :


«Ces feuilles teintes du sang de Marat se trouvaient sur la tablette de sa baignoire lorsqu’il fut poignardé par Charlotte Corday. Elles furent recueillies et conservées par sa sœur Albertine Marat qui a bien voulu m’en faire le sacrifice pour accroître ma collection des monuments patriotiques de l’époque. Paris, ce 24 mai 1837. Maurin.»


«Après la mort du colonel Maurin, ces feuilles ensanglantées furent transportées dans l’hôtel du comte La Bédoyère. Le gentilhomme prit ces quelques feuilles en dégoût et obligea mon père à les emporter, mon père me les donna et c’est ainsi qu’ils sont tombés jusqu’à moi. Signé: Anatole France.»


M. Chéron de Villiers l’a fait reproduire par le procédé héliographique, précédé d’une notice qui lui a fourni l’occasion de montrer publiquement son ignorance bibliographique et sa partialité à l’égard de Marat.


Somme toute, la précieuse collection du colonel Maurin, au lieu de figurer aujourd’hui dans un de nos musées, et à la Bibliothèque, a été dispersée; les bibliophiles et les autographiles d’alors durent faire une ample moisson de livres et manuscrits, le surplus devint la proie des marchands.


Je vous soumets la nomenclature des manuscrits, édités ou non, remise à Simonne Evrard, après la levée des scellés apposés chez elle à la mort de Marat, son époux; peut-être servira-t-elle à vous faire souvenir de quelques manuscrits précieux, vous ayant appartenu :


«Dans la nomenclature de ces papiers, on remarque les manuscrits suivants : l’École du citoyen ou histoire secrète des machinations de la Cour, de l’Assemblée constituante, du club monarchique, des généraux et des principaux ennemis de la liberté qui ont figuré dans la Révolution. – Analyse de différents systèmes sur le feu et la chaleur. – Les Chaînes de l’Esclavage. – Histoire de la Révolution, (en un rouleau de 3 ou 4 feuilles de papier). – Discours sur les moyens de perfectionner l’Encyclopédie. – Administration des finances (liasse de notes). – Ma correspondance, in 4°.»


J’ai vu chez M. Charavay, libraire, le manuscrit de L’affreux réveil, écrit publié et très connu des bibliophiles; il en possédait d’autres, mais je n’en ai eu connaissance que par le catalogue de la vente qu’il a faite en 1862, et dont la connaissance ne nous est parvenue qu’en 1863.


Sur vos indications, j’ai recherché sur l’acte de décès d’Albertine si votre compatriote et ami, M. Pillon (ou Pillou) avait assisté Albertine jusqu’à sa dernière heure; j’en ai acquis la consolante certitude en le voyant figurer, comme un des témoins dans la déclaration du décès. À cette époque, Le Siècle publia dans ses colonnes la fin douloureuse de cette femme toute dévouée; mais le cœur me saigna quand je vis que le débris d’un si grand courage n’eut pour cortège que trois ou quatre personnes et, pour lieu de repos, la fosse commune.


Il y a quelque temps, je ne sais plus au juste, je vous ai fait passer, par l’intermédiaire de M. Charles Renard, une épreuve assez mauvaise il est vrai, mais la seule qui me restait, du portrait d’Albertine d’après une miniature du temps, vendu pour tel, avec toutes les garanties et preuves pouvant attester son authenticité; comme je suis peu crédule à cet endroit, j’en référai dans le temps à ce M. D’Yonne, qui m’assura être bien celui d’Albertine ; cependant le soin qu’il prit de le mettre ou de le faire mettre en couleur, me donna l’éveil qu’il voulait spéculer avec cette reproduction et je jugeai prudent d’en appeler à un autre qui avait aussi connu Albertine: Raspail venait de mettre au jour un assez grand article sur Marat et sur Albertine, qu’il disait avoir visitée. Je lui adressai la même reproduction (je crois même que c’est la miniature) à laquelle il me répondit d’une manière incertaine puis, à l’occasion d’une autre lettre, se prononça contre l’opinion où je pouvais être que ce portrait fût bien celui d’Albertine.


Je ne suis guère plus avancé, comme vous voyez, dans mes investigations; j’attends donc votre verdict pour savoir à quoi m’en tenir et je vous en prie, n’ayez égard qu’à la vérité, ne craignez pas de renverser une longue illusion, c’est par ce côté que je me crois supérieur aux collectionneurs bric-à-brac.


D’une chose, je me sens entraîné vers une autre et je me vois déjà une nouvelle série de demandes à vous adresser, je vous prie de ne répondre qu’à votre loisir, tant j’ai crainte d’abuser de votre bon vouloir.

La collection du journal de Marat que vous avez livrée à M. Matton aîné, avocat à la Cour royale de Paris, en 1836, était-elle en feuilles, ou reliée ? était-elle augmentée de manuscrits intercalés, et de notes en marge des numéros ? C’est par vous, Monsieur, que j’apprends cette nouvelle, elle a pour moi une certaine importance, depuis que, de trois côtés, chacun prétend avoir reçu d’Albertine une collection annotée et augmentée de manuscrits: M. Matton en reçut une de vos mains, au nom d’Albertine; M. Villiaumé assure avoir reçu d’Albertine elle-même, celle qui devait servir à Marat et plus tard à sa veuve, pour la réimpression des Œuvres complètes de l’Ami du Peuple; un catalogue que je vous ai signalé mentionnait aussi une collection avec notes et manuscrits; le comte de La Bédoyère avait aussi une collection avec ratures, corrections et additions de la main de Marat, sans compter plus de quatre-vingt pages entièrement manuscrites. C’est l’innombrable quantité de ces sortes de numéros si vantés par les libraires, si recherchés par les amateurs, qui me fait douter de l’authenticité de la plupart. Si vous lisez un jour l’imparfaite notice qui se trouve à la suite de l’ouvrage de Bougeart sur Marat, que je vous ai déjà signalé, vous verrez quels sont mes scrupules à cet égard.


Vous connaissez sans doute la belle gravure faite par Beisson, d’après le grand portrait de Marat peint par Boze (ou Bozio) en 1793; donne-t-elle une idée exacte de la miniature du même artiste ? retrouve-t-on dans les traits, l’allure, la coiffure et les vêtements, l’intention manifeste de le montrer à la tribune, dans la fameuse séance du 25 septembre 1792 ?


Il est passé en légende que Marat se présentait partout et toujours, coiffé d’un mouchoir et cela, parce que dans les derniers temps de sa vie orageuse, alors qu’il était souffrant et que chez lui, pour continuer ses travaux, il était obligé de s’envelopper la tête d’un mouchoir ou d’un linge imbibé de vinaigre. J’ai toujours pensé que c’était là une licence d’artiste, devenue triviale à force de ridicule; en voici la source : au moment où l’assassin frappa Marat dans son bain, cent artistes différents le représentèrent la tête enveloppée, soit à la tribune, soit à la Convention le jour de son triomphe; cette particularité a fourni aux détracteurs poudrés ou musqués, l’occasion ou plutôt le motif de signaler la malpropreté de Marat, ou selon eux encore, les signes du mal honteux qui le dévorait. Partis de ce point, ils le représentent partout et toujours avec le mouchoir, exemple Boilly. J’en appelle à vos renseignements comme j’en ai déjà appelé contrairement aux portraits par Boze, Desaine, Tanscaly qui sont autant de protestations.


Savez-vous par Albertine à quelle famille (comme position sociale) appartenait Simonne Evrard ? S’il existe encore des membres de cette famille à Paris ? Quel était l’état de sa fortune, comme fille majeure ? A quelle époque précise, et par quelles circonstances, cette femme extraordinaire conçut assez d’estime pour le patriotique ami du peuple, pour lui consacrer sa fortune et sa vie ?


Quels autres logements habitèrent ensemble Simonne et Albertine après la mort de Marat ? À quelle époque arrivèrent-elles rue de la Barillerie n° 33 ? L’acte de décès de Simonne constate qu’elle y est décédée le 24 février 1824. – celui d’Albertine, le 31 octobre 1841.


Enfin, Monsieur, car je ne tarirai jamais, connaissez-vous, ou plutôt avez-vous entendu parler d’un nommé Pillet, espèce de comparse, dont on fait parler la mémoire par l’organe de son cher fils, éditeur de la splendide édition du livre de M. Chéron de Villiers, détracteur de Marat, d’un genre plus perfide encore que tous les autres. Ce M. Pillet, ainsi que le déclare son fils, est le dernier visiteur qu’ait reçu Marat avant son assassinat; il a eu le temps de remarquer une chose bien extraordinaire, mais qui selon moi doit peindre parfaitement le caractère de buveur de sang; au-dessus de sa baignoire était suspendu une paire de pistolets, au-dessus desquels on lisait en gros caractères : La mort !

Quelle belle thèse à développer, et comme M. Chéron de Villiers s’est délecté, sans chercher à se rendre compte si une pareille niaiserie avait seulement l’ombre du sens commun et sans s’apercevoir qu’il était dupe de l’éditeur, comme il avait été dupe auparavant d’un marchands d’antiquités qui lui vendit deux antiques pour les portraits de Marat et Chalier.


Si le hasard peut vous faire jeter les yeux sur ces dernières lignes, je vous prie de n’entreprendre la lecture de ma trop longue lettre que lorsque vous n’aurez rien de mieux à faire.

Excusez-moi d’avoir ainsi abusé de votre bonne volonté ou de vos instants et veuillez croire, Monsieur, à mes remerciements comme à ma parfaite reconnaissance.


Je suis avec respect, votre tout dévoué

F. Chèvremont

À Echampeu, près Lizy-sur-Ourcq – Seine et Marne


P.S. – M. Charles Renard a eu la bonté de me donner une copie de la lettre de Franklin à Marat. Quant à celle de Charlotte à Marat, je suis assuré de l’avoir de lui aussitôt que je la lui demanderai.


Le 16 juillet 1867

Lettre de M. Goupil-Louvigny à François Chèvremont


Tangues par Écouché (Orne)


Monsieur,


Je dois vous paraître singulier et bien malhonnête ; il n’en est rien : je regretterais de l’avoir été envers vous. J’aurais de nombreuses raisons à vous donner, que vous seriez obligé d’admettre; je vous en fais grâce.

Cependant, des exigences de famille, de santé, une immense paresse (je touche à soixante ans) et l’abus que j’ai fait de la grande liberté que vous m’autorisiez à prendre; ensuite une impuissance à satisfaire votre curiosité et la nécessité de me rappeler des souvenirs confus, car je n’ai pas de documents, voilà la cause de mon silence.

Notez qu’il ne m’est rien resté d’une foule de papiers révolutionnaires précieux, dont une partie était peut-être sans importance, mais qui pouvaient dans bien des cas servir de renseignements, indiquer ou expliquer bien des faits. Je me borne à vous dire :


1ère question. La collection livrée à M. Matton a été revue par Albertine qui a cru pouvoir me la déclarer complète, ou aussi complète que possible. Je sais, à n’en pas douter, que parmi les recueils du journal de Marat, il a pu s’introduire des exemplaires faux. Son journal ne paraissait pas régulièrement, il est même arrivé que parmi ses porteurs quelques-uns se sont involontairement fait les distributeurs de numéros faux. Je sais encore que dans les recueils collationnés par Mme Marat elle-même, il s’en était glissé. Je tiens le fait d’Albertine. Quelques exemplaires ont été corrigés de la main de Marat, mais Ivone [note de Chèvremont: pour Simonne] a fait elle-même des corrections semblables sur les numéros correspondants qui en réclamaient; Albertine a dû en faire aussi.


La collection mentionnée dans le Catalogue en question (celui d’Yonne) pourrait bien être un des types auxquels s’en référaient la sœur et la veuve de Marat, pour faire leurs mutations sur les exemplaires qui en avaient besoin, si c’est bien l’écriture de Marat lui-même. C’était une bonne petite écriture propre, pas antique et facilement reconnaissable.

Autrefois, je l’aurais bien reconnue, aujourd’hui, je craindrais; peut-être hésiterais-je. Dans tous les cas, elle n’a absolument rien de commun avec cet infâme fac-similé qu’on lui prête, au bas de son portrait gravé que j’ai vu vendre. Le manuscrit de son roman de cœur était tout entier de sa main. Il ne devait pas être détruit; il me serait impossible de vous mieux renseigner à ce sujet.


À la seconde question, je vous fais, d’après Albertine, la déclaration la plus formelle que Boze a eu l’intention de montrer Marat à la tribune, rappelant à la pudeur ceux de ses collègues qui voulaient couvrir ou étouffer sa voix sous leurs invectives et leurs vociférations.


D’ailleurs, Monsieur, le portrait que je possède est à votre disposition, si vous les désirez. C’est une miniature que je pourrais vous faire passer à Paris avec la Lettre.


À la troisième question, je n’ai rien de certain à alléguer, et je ne saisis pas l’importance de la chose. Ce genre de coiffure, chez lui, homme de cabinet, très sédentaire, me surprend un peu. Il souffrait; on comprend bien qu’il ait agi ainsi afin de pouvoir se rafraîchir la tête en se bassinant avec des compresses d’eau et de vinaigre, ce qui lui offrait, en outre, l’avantage de la compression. Je vous avoue que je ne fais aucune attention à ce prétendu mal honteux… Il y a des stupidités si grossières que je ne me sens pas le courage de les relever. Faire de Marat un ribaudier est le comble de l’absurde, un homme dont toute la vie a été une protestation contre la vie de débauche, c’est odieux et bête.


Quatrième question. Je n’ai connu qu’Albertine, rien qu’Albertine, et depuis elle, rien.


Mme Pillon (ou Pillou), rue de la Ste Chapelle, n° 3, pourrait peut-être répondre à la cinquième question. Si vous y teniez, je lui écrirais, mais il serait plus simple que vous la vissiez dans un de vos voyages à Paris.


Quant à mon appréciation personnelle : Esquiros, dans son Introduction à Charlotte Corday, a donné sur Marat quelques détails; c’est ce que j’ai trouvé sur l’homme, parmi les productions contemporaines, de plus conforme à une appréciation saine chez un esprit non prévenu. Sans doute, j’irais plus loin que lui, mais peut-être ne serais-je pas non plus sans un peu de parti pris aux yeux d’un autre juge. Le jour sous lequel il a présenté son entretien avec Albertine a un certain cachet de sincérité que j’ai parfaitement saisi à la suite de «C’était un jour de pluie…». C’est ce que j’ai vu de plus vrai, de plus évidemment sincère, à part les déclamations et le dramatique obligé de tous les faiseurs de livres.


À votre dernière question: je n’ai connu qu’un Pillet qui, pendant la Révolution, disparut dans l’orage après fructidor. C’était, je crois, un des premiers rédacteurs du Journal de Paris sous la Restauration; je ne connais du reste rien de lui qui soit de nature à intéresser.


L’épreuve bien qu’imparfaite qui m’a été remise de la part de Mr Charles Renard n’indique nullement que l’artiste ait voulu reproduire les traits d’Albertine.

En rappelant mes souvenirs, j’ai été frappé par une certaine ressemblance avec le portrait qu’elle m’avait montré comme étant celui de Simonne Evrard. J’affirme que ce n’est pas celui d’Albertine. Ce n’est ni la coupe de sa figure qui était courte, ronde, même ramassée, encore bien moins son nez épaté. Les yeux grands, bien dessinés en amande ne sont pas non plus ceux d’Albertine; elle les avait petits, noirs, ronds, quoique vifs, scrutateurs et interrogateurs. Elle avait une de ces physionomies qui ne s’oublient jamais. Je pourrais affirmer avec certitude que l’artiste n’a pas cherché à reproduire les traits d’Albertine; je serais porté à croire le contraire à l’égard d’Ivone [note de Chèvremont : pour Simonne].


Les seules choses qui me restent de Marat sont: 1° l’Histoire de la République d’Angleterre ; 2° l’Appel nominal à la suite du rapport sur la question : Y a-t-il lieu à accusation sur Marat ?, publié par ordre de la Convention ; 3° Appel à la nation contre le ministre des Finances, la municipalité et le Châtelet de Paris ; 4° Les Chaînes de l’esclavage.


Veuillez, Monsieur, agréer mes excuses, et l’assurance de mes sentiments distingués.


Signé : Goupil-Louvigny

(avec paraphe)

Le 15 août 1867

Lettre de M. Goupil-Louvigny à François Chèvremont


Monsieur,


Je crains de laisser quelque doute dans votre esprit en ne vous écrivant pas, et pour vous tranquilliser complètement, je viens vous déclarer que vous pouvez garder le médaillon en question autant de temps que vous jugerez convenable de l’avoir, soit pour en obtenir des épreuves héliographiques, soit pour le soumettre à vos amis; vous pourriez, si cela vous était nécessaire, le séparer de son cadre vous-même, pour l’y refixer vous-même, ou sous votre surveillance incessante. La seule recommandation que je vais devoir vous faire, c’est de ne pas vous en séparer. Je vous crois d’une délicatesse parfaite, l’idée que je me fais de vous est si avantageuse que je suis heureux de pouvoir vous être utile, ou agréable. Je me rappelle bien que ma conduite est en cela parfaitement conforme aux intentions de cette brave vieille Albertine.


À propos de cette dernière, je vous dois une explication.

Les observations, objections ou remarques nombreuses qui m’ont été adressées au sujet de l’authenticité de la lettre dont j’ai été rendu dépositaire, les questions qui m’ont été adressées à ce sujet, qui ont, au moins, pour quelques-unes, leur raison d’être, je les avais et à plusieurs fois, quand le moment me semblait opportun, faites moi-même à Albertine que, bien involontairement, j’ai fait presque entrer en fureur à la pensée que je pouvais douter de la sincérité de ses déclarations.


Je savais qu’étant en Suisse à la mort de son frère, elle n’était venue demeurer avec sa belle-sœur qu’après une première recherche faite à son domicile, mais d’un autre côté, elle m’a affirmé qu’en tout temps, même du vivant de son frère, on avait l’habitude de mettre en sûreté chez des amis sûrs, ce qu’on pouvait avoir de plus sérieux ou précieux à conserver.

La restitution de différentes pièces s’est opérée quelquefois par suite d’instances, et plus souvent par l’entremise de patriotes dévoués, qui occupaient encore des fonctions élevées dans l’administration.


Ainsi, tranquillisez-vous, prenez votre temps; si vous découvrez quelque chose, vous m’obligerez personnellement. J’ai été enchanté de votre succès pour le Diplôme.


Je vous serre la main cordialement.                                                                


Goupil

(avec paraphe)