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MARAT, LE CITOYEN RESPONSABLE


Par Gilles Mertens - 2017


Marat parvient, à son époque, à provoquer, avec des conséquences politiques effectives,  des ralliements massifs autour de questions fondamentales

Il sait éveiller les sensibilités, expliquer les manipulations des politiques et mobiliser les énergies de grands groupes. Il connaît aussi les forces et les limites des rôles qu’il adopte successivement ou parallèlement et qui font que beaucoup le lisent ou l’écoutent: le médecin, le physicien, le conseiller, le recours, l’annonciateur, voire l’enfant perdu exprimant son désespoir quand la route est barrée.

Comme Rousseau - quelle école ! - il se livre comme citoyen responsable. Par la force d’une implication, théoriquement cohérente et mise en actes selon les rapports de forces, il arrive à tracer une voie qui donne une dimension à l’autonomie, une affirmation de la grandeur et de la solidarité dont peut être capable une vie sociale en évolution. Je ne remercierai jamais assez les travaux de Pôle Nord et maintenant de PÔLENORDGROUP auquel je m’associe, via les sites www.metavolution.org et www.marat-jean-paul.org qui acceptent de publier l’un ou l’autre de mes articles.


La stratégie de Marat, multiforme et à retournements - c’est ce qui a trompé tant d’exégètes qui ne le prennent pas au sérieux - est justement ce qui lui permet de transmettre ses conceptions avec une force et une pertinence qui les agrippe à la réalité.

N’oublions pas que sa devise est «Vitam impendere vero» (Consacrer sa vie à la Vérité). Revendiquant cette existence, passionnée par la défense de la Vérité et malgré les risques liés à ce défi, il dit et redit qu’elle lui offre les plus grands bonheurs.


Donnons un exemple concret de la subtilité de l’Ami du Peuple, car il n’y a pas de pire dévoiement que de dire qu’il est un violent à tout crin, un épouvantail sur pattes.

Non, il ne partage qu’une solidarité passagère – comme avec tous ceux qui peuvent être mis en péril par les pouvoirs -  avec les «Enragés», les «Exagérés» auquel on a tant voulu l’accoler et dont, jusqu’à son assassinat, il se démarque, prenant de plus en plus de distances très explicites. 

Certes, Marat se montre intraitable dans des dénonciations «civiques» avérées, comme celles contre le ministre des finances, Jacques Necker, quand celui-ci affame délibérément le peuple pour le soumettre et détruire son autonomie grandissante.

Mais il sait aussi pertinemment se mettre en scène, comme lors de la soirée VIP chez l’actrice Julie Talma, où, volontairement habillé en sans-culotte - mais utilement accompagné de deux témoins -, il vient, face à face, réclamer des comptes sur ses campagnes au général Dumouriez, alors porté aux nues pour une victoire à Valmy en septembre 1792, ce qui ne l’empêchera pas de trahir à fond son pays, en avril 1793.

Marat est également capable de prôner le plus grand calme comme conventionnel, pour éviter la guerre civile.

Enfin, il peut aussi, désespérément alors, «se mettre en attente» d’un hasard providentiel, d’un nouveau concours de circonstances, d’une rupture qui permettrait de reprendre le trajet d’un dépassement nécessaire, un moment impossible.


Malheureusement, nos approches scolaires de l’histoire, et en particulier de cette époque de la Révolution française, se situent souvent à contre-courant d’une formation à la complexité du politique. Nous avons surtout abordé l’étude de l’évolution sociale avec une vision «progressiste», ô combien fallacieuse ! Je me souviendrai toujours d’échanges éclairants que j’avais pu avoir en 2004 avec un grand médiéviste, *Jacques Heers, décédé en 2013, pour qui le Moyen-âge n’était pas du tout ce qui en était enseigné ou diffusé. Parmi ses livres très utilement démystificateurs, je ne recommanderai jamais assez Le Moyen-âge, une imposture, qui a été réédité chez Perrin en 2008 et m’a tellement ouvert les yeux.

Aux cours, j’avais appris qu’après avoir subi le Moyen-âge, le monde s’était émancipé, faisant son chemin à la faveur d’un processus historique dont la Révolution française était un symbole majeur de progrès. Cette histoire-là nous parlait de «renaissance», d’«émergence d’un peuple souverain» ou d’une «classe ouvrière victorieuse» alors que, soudain, nous devions plonger dans la défaite de la Commune de Paris puis dans les Grandes Guerres, pour déboucher sur notre dramatique époque, si difficilement qualifiable. Et puis, combien rarement nous étaient explicités les colonialismes désastreux !


Mon décodage en lien avec une personnalité comme Marat contribuera à m’éloigner définitivement de ces schémas qui figent les événements dans un moule dont la logique est la suivante : l’histoire va son train, à travers contradictions et conflits certes, nous n’avons pas à dramatiser outre mesure, car la force des choses est telle que nous sommes, au fond, menés vers le progrès. Entendez que nous pouvons «confier» nos vies à des institutions censées bien nous organiser et nous protéger, des pouvoirs «tutélaires», usant, de plus, aujourd’hui d’atouts technologiques performants mais qui, dans des mains corrompues, servent le pire et contribuent à l’endormissement des cerveaux.


Sous prétexte que les humains, soumis d’une manière ou l’autre, n’en progresseraient pas moins vers un monde meilleur, supérieur, divinisé - et les théories, sur ce point, offrent une pluralité de variantes - les citoyens se retrouvent impuissants, écrasés, réduits à des parodies de leur Vérité et de leur responsabilité, qui, pourtant, à certains moments de notre histoire, avaient fait leurs preuves.

Les citoyens sont englués dans des cadres, des gouvernements asservissants qu’ils ne contrôlent plus du tout. Et ils s’endorment profondément. Les citoyens responsables se retrouvent très isolés et menacés.


Ce risque, Jean-Jacques Rousseau l’avait bien perçu et il deviendra le fondement de la pensée d’un Marat qui se positionnera, en toute conscience, en nécessaire «Ami du Peuple», usant de toutes ses forces pour éviter les régressions et les nouvelles soumissions. Que de fois ne  somme-t-il pas le peuple de sortir d’une léthargie mentale favorisée déjà de son temps par toutes sortes de divertissements et de conflits suscités politiquement.


Et nous ? Nous vivons une époque particulièrement difficile, car nos États, qui maintiennent les aliénations, et donc cette immense misère, le font avec brutalité et une immense astuce. Ils se présentent tout le temps comme les «seuls garants du bien public» et «meilleurs démocrates» que tels ou tels autres États dont ils cherchent pourtant les alliances ou avec lesquels ils entrent en guerre. C’est selon les intérêts.


Notre «humanité» est sévèrement menacée parce que, comme l’avait déjà bien remarqué Alexis de Tocqueville au XIXe siècle pour la démocratie américaine, ce sont ces despotismes modernes qui se font passer, avec une grande habileté et des retournements politiques spectaculaires, pour les amis du peuple.


La logique historique et politique de Marat est donc autant une antithèse de la position idéologique de droite que de gauche. Marat n’est jamais un «partisan», ni des Jacobins, ni  même des Cordeliers, car il constate que quel que soient un temps les mérites de tel ou tel regroupement, il n’évitera pas les courants variables, les factions, et que ce qui importera avant tout, c’est, là aussi, un strict contrôle évitant le dévoiement vers les assujettissements et l’éloignement du «bien public».

Dans son Histoire socialiste de la Révolution française, l’homme d’État influent qu’est Jean Jaurès s’en prend très violemment à Marat. Mais comment ne pas reconnaître que, certes, Jaurès a été tué par des adversaires politiques, mais que, quelques jours après, juste avant la terrible guerre de 1914-1918, son parti n’en a pas moins voté, comme un seul homme, les crédits pour cette guerre atroce.


Je m’insurge donc contre les destructions de pensées comme celle d’un Marat car nous vivons en ce début du XXIème siècle, une période où l’humanité doit absolument faire un bond évolutif, tant dans son développement cérébral que dans sa manière d’organiser la vie en société. Elle doit irréversiblement se défaire d’une part de cruauté animale qui la fait régresser.

Le monde actuel n’est pas encore, en durée, notre Vérité humaine spécifique. Il s’en éloignera toujours tant qu’il nous limite à du «travail» qui nous exploite et nous aliène au profit d’un clan féroce aux yeux aguicheurs qui invente des activités de compensation surtout ludiques, mais aujourd’hui – c’est bien pire que le «panem et circenses» des Romains, fondamentalement en lien avec notre monstre financier.


L’abandon de notre capacité d’une vraie grandeur est infiniment triste.

Il nous laisse très seuls comme individus et en conflit comme groupes et il détruit les familles.

Mais qui ose reconnaître cela franchement ?

J’espère du fond du cœur que nous allons, dans pas longtemps, cesser d’accepter ce sort qui fait fi de nos qualités réelles. J’espère que nous pourrons saisir la «chance» que nous offrira un renversement inéluctable des rapports de force pour nous décider à construire, de manière durable, notre véritable univers de citoyens humains, basé sur l’honneur, la liberté et la solidarité.

Nous avons les moyens de toucher à ce vrai bonheur. Nous en avons fourni la preuve à certains moments de notre histoire. Quelques mois pendant la Révolution française.