MARAT ET SON DOUBLE, L’AMI DU PEUPLE
                                                    
par Charlotte Goëtz-Nothomb

Relecture et retranscription - 2013

© PÔLENORDGROUP
                                                 
C’est en vain que certains ont tenté de s’approprier ou de détourner la forte image de l’Ami du Peuple. Entrée dans l’histoire par le biais du journal qui porte le même nom, aujourd’hui encore, elle appartient en propre à Marat. De son vivant déjà, l’Ami du Peuple est devenu un individu d’exception, un personnage élaboré et une figure familière, à laquelle on pouvait recourir pour être entendu, secouru, guidé, à laquelle on écrit, dont on parle, que l’on défend ou attaque… Bientôt, on ne sait plus si les lettres qui parviennent à la rédaction sont adressées à Marat ou à son double. Et les réponses? Ne sont-elles pas signées, tantôt: Marat, l’Ami du Peuple, tantôt Marat ou tout simplement l’Ami du Peuple. 

En deux ans, l’Ami totalisera ainsi à lui seul (À l’Ami du Peuple, Cher Ami du Peuple, Notre Ami du Peuple, Notre Ami, Monsieur l’Ami du Peuple, Courageux Ami du Peuple, etc.) un courrier deux fois plus important que celui qui est nommément destiné à Marat. 
En deux ans donc, cet Ami a atteint une belle maturité. 
Plusieurs questions pourtant restent préoccupantes pour qui veut parler de cette figure. 
La première concerne la manière dont Marat a pu gérer cette image, difficile entre toutes par sa cohérence comme par sa radicalité, lui que l’Assemblée nationale déclare déjà «anathème» le 2 août 1790, lui qu’on associe toujours immédiatement aux 500, 600, 800, 20.000 têtes que réclame son alter ego pour sauver la patrie. On l’oublie trop vite: c’est, entre autres, au prix du scandale assumé dès juillet 1790, que se construit l’influence de Marat dans la révolution. L’Ami du Peuple ne se résout qu’après un certain temps à jouer cette carte, à prendre sur lui de se battre «en furieux», de se montrer excessif «pour fixer l’attention de ses compatriotes dont il connaît à fond le caractère…» 
Aucun lecteur lucide n’accréditera donc l’explication de l’impact de Marat par la névrose ou un quelconque dérèglement. Ce serait en rester à une lecture au premier degré, sans tenir compte de la distance que Marat installe entre lui-même et son personnage [1] ni des procédés dont il doit user pour faire entendre sa voix. 
La deuxième difficulté majeure tient au fait que l’esprit moderne, fasciné par la mort spectaculaire de Marat, a établi une relation hâtive et erronée entre cette mort et la Terreur qui s’instaure peu après, en n’expliquant jamais à quel point toute la pensée politique de Marat est aux antipodes de ce terrorisme d’État. Or, cet amalgame a le fâcheux effet de décourager l’analyse du rôle précis de l’Ami du Peuple pendant sa vie et de barrer l’accès à l’apport original de l’œuvre.

Naissance
Au départ, l’appellation d’Ami du Peuple concerne seulement un journal, et les titres de cette nature sont fréquents. En 1789, on peut signaler entre autres: L’Ami des honnêtes gens, L’Ami des Citoyens, l’Ami du Roi ou encore: Le Censeur patriote, Le Héraut de la nation… D’ailleurs, Marat ne donne pas immédiatement ce nom à son projet. Il entre dans la carrière journalistique sous le couvert d’une société de patriotes qui publie Le Publiciste parisien, journal politique, libre et impartial, dont lui, Marat, est le rédacteur. 

Le titre L’Ami du Peuple intervient au numéro 6 du 16 septembre 1789. Marat a renoncé à considérer l’Assemblée comme interlocuteur principal, il a décidé de prendre une position autonome, d’établir avec ses lecteurs une relation immédiate, un lien privilégié. 
Il va leur parler de cœur à cœur, sans faux accommodements, en ami. Il adopte donc de plus en plus ce style direct qui lui sera si caractéristique. 
Cette transition est scellée par un véritable pacte, dont la Profession de foi du rédacteur donne toute l’intensité: «… la crainte ne peut rien sur mon âme. Je me dévoue à la patrie et suis prêt à verser pour elle tout mon sang.» Ce pacte est aussi l’acte de naissance du personnage. Avant d’entrer dans l’intimité de cet Ami, il n’est pas indifférent de comprendre comment est posé ce lien entre l’Ami et le peuple. 

Marat désigne toujours le peuple comme une notion en mouvement. Ses interlocuteurs sont les acteurs effectifs des journées des 12-14 juillet, des 4-6 octobre 1789. Il est leur ami dans l’audace et la nouveauté des assauts décisifs qu’ils ont menés contre le despotisme. Et il reste leur ami, quand il faut affronter la contre-révolution, dont il peut, grâce à sa formation, prévoir les ripostes instantanées ou subreptices. Pour les identifier et les contrecarrer, il faut avoir des vues, une théorie ferme que le peuple, encore novice en politique, ne possède pas. D’entrée de jeu, et ce sera une des grandes originalités du lien entre l’Ami et le Peuple, Marat campe son personnage au point d’intersection entre un peuple dans son existence immédiate et le peuple en devenir.

Encore un mot sur la formation du personnage
L’entrée de Marat en journalisme est ressentie, aujourd’hui encore, comme «une nouveauté remarquable». «Marat prétend donc pratiquer de plein droit, avec l’aval de l’autorité et sous la sauvegarde du public, un journalisme du défi et de la subversion.» [2] 

Il faut en convenir: l’Ami du Peuple ne mâche pas ses mots et va droit au but. Cette précision de tir, cette netteté du découpage le placent dans la filiation d’un autre personnage fameux, le Junius, qui eut un grand succès en Angleterre [3], avant de percer sur le continent. L’Ami du Peuple s’en inspire en particulier dans la fonction du censeur. Le démontage de l’intérieur des malversations des fonctionnaires publics est commun aux deux figures et, de part et d’autre, il fait appel à une documentation très fouillée. Dans les débuts du journal, l’Ami du Peuple est avant tout un Junius et il s’en est fallu de peu que Marat, après son retour d’Angleterre, ne réoriente le titre de son journal en Junius français.

Il faut attendre l’épisode du C’en est fait de nous, si important dans la trajectoire de Marat, pour voir l’Ami du Peuple prendre sa tournure définitive. Tout en restant un censeur, l’Ami recèle aussi beaucoup plus et autre chose. Il ne développe plus la logique seulement rationnelle d’une position politique, par l’explication, l’enseignement… Il se lance tout à fait dans la bagarre. Ce changement est d’ailleurs entériné dans une formule très imagée: «J’ai donc mis les fers au feu […] Ceux qui croient que l’Ami du Peuple se borne à servir la patrie comme publiciste ne savent donc pas qu’il est sans cesse en action pour la sauver.»

Au cœur de la tourmente, l’Ami vit, se fâche, s’émeut, rit, s’emporte; il attaque les uns, réconforte les autres; il se décourage ou reprend pied; il est au four et au moulin: «La crainte extrême qu’il a de laisser échapper un seul piège tendu contre la liberté, le réduit toujours à la nécessité d’embrasser une multitude d’objets…» Il est éreinté, il se plaint, il est malade «au lit, avec la fièvre et une migraine affreuse.» Veilles, soins, peines et fatigues, il ne s’épargne rien. Mais en tout, il suit son plan, comme s’il avait la force de faire plier les situations. Il induit ainsi un personnage qui dépasse de très loin son auteur, car même si Marat se trompe, s’il est capturé par l’ennemi, l’Ami du Peuple, lui, reste en lice.

L’autre source d’inspiration est sans conteste Jean-Jacques Rousseau. Comme Marat est l’Ami, Rousseau est Jean-Jacques, à la fois auteur et personnage. Les deux hommes, au regard de la postérité, connaissent un sort assez semblable, quoique inversé. Rousseau a été récupéré par n’importe qui et Marat, honni de toutes les façons. Mais, en même temps, on constate que Rousseau, si reconnu, est mal connu et déclenche de curieuses agressivités, et que Marat, si rejeté, est aussi mal connu et déclenche des adhésions bizarres. Et tous deux, à leur manière, sont omniprésents, à travers les personnages très impliqués qu’ils ont mis en scène. Ils sont parvenus à capter l’attention des Français, ce qui était une véritable gageure en général et, en raison de leur position à contre-courant de la théorie dominante du matérialisme français du XVIIIème siècle, un vrai défi. [4]

À la vie, à la mort
Pour que le peuple rentre dans ses droits, son Ami se dévouera jusqu’à la mort. Le journal le décrit donc dès le début comme prêt «à se dévouer à la mort», «à périr martyr de la liberté». Le peuple peut donc faire fonds sur cet engagement indéfectible, sur ce courage sans faille, sur cette volonté d’aller jusqu’au bout. Pour décrypter correctement cette option, il faut d’abord se remettre dans le contexte d’une époque qui a ranimé les modèles antiques. Que d’emblée Marat définisse son personnage comme prêt à tout, y compris à périr, ne signifie nullement qu’il doive mourir et il faut à tout prix éviter de réinterpréter l’Ami du Peuple, en fonction de la fin tragique, personnelle, de Marat [5]. Le héros antique, en effet, n’est pas, comme le héros moderne, voué à l’autodestruction. Il ne nourrit pas la mort en lui-même, ni ne la provoque. Il est simplement prêt à l’affronter si sa mission l’exige, et cette destruction individuelle lui est moins à charge, si la mission est menée à bonne fin.

Cet engagement face à la mort est un argument puissant dont use Marat pour susciter la confiance du peuple, lui donner une mesure de sa propre importance (le peuple souverain) et de la grandeur de l’époque (comparable à celle où s’épanouissaient de grandes figures comme Brutus, Trajan…) Défendre le peuple est donc un destin enviable. Être l’Ami du Peuple, c’est acquérir une individualité historique, celle qui a un sens au regard de l’humanité. Dès lors, la mort perd son poids d’angoisse existentielle et l’homme peut la regarder en face avec sérénité.[6] 
En divers endroits, l’Ami du Peuple rappelle aussi que son sort, périlleux certes, est joyeux: 
«Soutenu par la pureté de son coeur, quand le moment fatal sera venu, il volera au supplice avec la joie d’un martyr.» 
«Quel honneur, quelle satisfaction, quelle volupté de pouvoir se regarder comme les défenseurs, les libérateurs de la patrie.»
C’est au jeune Camille Desmoulins qu’il décrit le mieux sa situation: 
«Ô mon ami, quel sort plus brillant pour un faible mortel, que de pouvoir ici-bas s’élever au rang des dieux! […] Peu d’hommes, je le sais, seraient d’humeur à s’immoler au salut de la patrie. Mais quoi ! un citoyen qui n’a ni parents, ni femme, ni enfants à soutenir craindra-t-il donc de courir quelques dangers pour sauver une grande nation…»
Il n’hésite pas à reconnaître que l’amour de l’humanité élève son courage au-dessus de la crainte et que de sa vie, il n’a été plus content.

Les dangers, y compris mortels, que l’Ami peut et accepte de courir pour le peuple, tissent des liens de solidarité. Tous ceux qui se définissent comme citoyens sont concernés. 
Le journal entérine l’intérêt que le peuple porte à la vie de son Ami: «Les vrais patriotes, Monsieur, frissonnent à l’idée des dangers que vous courez. Au nom du ciel, prenez toutes les précautions possibles pour que vous ne leur soyez pas enlevé.» «Au nom du ciel, ne vous exposez pas et conservez-vous pour la patrie.»

Ce n’est donc pas l’Ami du Peuple qui veille lui-même sur sa santé, sa sécurité, ce sont ses amis. De la même manière que l’Ami veille sur le peuple, ses amis veillent sur lui. Il s’agit ici de créer un modèle d’identification à travers le personnage. 
Dans la réalité, c’est Marat qui prend les mesures utiles à sa sécurité et rassure: «Pénétré des témoignages d’intérêt que je reçois de tant de bons patriotes, je leur offre les sentiments de ma reconnaissance et les supplie d’être sans inquiétude sur mon sort.» Son engagement ne présente donc qu’une dose pondérée de masochisme, même si, pour frapper l’imagination, Marat use d’images «dramatisées», en décrivant le sort qui pourrait l’attendre: larmes de sang, baigné dans son sang, sourds gémissements, voix étouffée par la douleur, lié sous le glaive des bourreaux… Le lyrisme est mis en scène, et l’on connaît l’intérêt de Marat pour «l’art d’amener les scènes tragiques», mais il est rapidement relayé par le réalisme et la dimension pratique de Marat, qui fait face, crâne, «Je glisse sur les horribles persécutions que j’essuie depuis 15 mois» «Il paraîtrait assez naturel de pourvoir à ma sûreté […] J’aime mieux voler au secours d’un excellent patriote.», se cache et est bien décidé à ne pas se laisser surprendre. 
Il veut compter sur le soutien de ses concitoyens et n’hésite pas à demander ouvertement de l’aide: 
«…défendez contre les méchants les hommes courageux qui se dévouent à la mort pour votre bonheur» ou à se reposer avec confiance sur ceux qui comprennent sa détermination: «Tant que ses braves concitoyens auront le même cœur, il le sait, il n’a rien à craindre d’un coup d’éclat de la part des ennemis du bien public. Heureux s’il pouvait aussi facilement parer les coups de la tourbe innombrable d’ennemis cachés qui menacent ses jours, il a pris à ce sujet les précautions qu’exige la prudence, pour pouvoir être plus longtemps utile à la patrie. Au demeurant, il a creusé sa fosse, il y descendra sans frémir.» Décidé à aller jusqu’à la mort, Marat affirme aussi que ses ennemis ne le supprimeront pas sans peine, qu’il compte bien leur compliquer la tâche et faire grand bruit: «Je ne sais s’ils y ont bien réfléchi, mais ce qui pourrait leur arriver de moins gai, c’est le scandale atroce que leur persécution contre le plus zélé défenseur de la liberté exciterait dans tout le royaume, si j’avais le malheur de tomber sous leurs mains. Car très certainement, je ne me laisserai pas égorger en silence.» (OP 1461).

Les inflexions sont donc nuancées selon que Marat parle du personnage ou de lui-même. Plus que lui, L’Ami sera poursuivi et menacé, symbole de ce peuple qu’on voue sans remords à la mort, par les famines, les guerres… 

Toujours aux avant-postes, c’est l’Ami qui recevra les premiers coups: «… il sera la première victime abattue si vous mollissez; et comme il s’est fait des nuées d’ennemis acharnés, en défendant votre cause, l’horreur de son supplice fera frémir la nature.» 
Mais d’autre part, il est présenté comme impérissable; il se prolonge dans l’histoire, son sang est le gage du triomphe, sa voix continue à se faire entendre après la mort…«Si quelque assassin payé par les scélérats qui sont à notre tête l’abattait sous ses coups, l’Ami du Peuple renaîtrait de ses cendres, dit un correspondant, vous voyez que ses feuilles échappent aux flammes.» 

Enfin, si L’Ami du Peuple et Marat sont soudés face à la mort, le personnage est plus souvent servi par la tonalité lyrique : «Tel est l’Ami du Peuple. Lorsque le songe de la vie sera prêt à finir pour lui, il ne se plaindra point de sa douloureuse existence, s’il a contribué au bonheur de l’humanité, s’il laisse un nom respecté des méchants et chéri des gens de bien.»

Cassandre
Quand la postérité daigne se montrer positive à l’égard de Marat, elle parle souvent de son rôle de prophète et en fait une sorte de visionnaire, presque romantique, assoiffé de justice sociale et qui peut se prévaloir d’une série de prédictions réalisées, alors que personne n’y croyait. 
Nul doute que Marat n’habille son personnage de ce costume de prophète. Fréquemment, avec complaisance, il use des termes prédire, prédiction, prévoir, prophète et… Cassandre. Il les met dans la bouche de ses correspondants, Soulet en particulier, qui lui écrit fréquemment, en débutant par «Cher prophète…». Et quand il soupçonne ses concitoyens de ne pas le croire, c’est le sort de Cassandre qu’il évoque: «Mes craintes ne seront que trop tôt justifiées par l’événement, mais jusqu’à ce moment, j’aurai le sort de Cassandre, comme je l’ai eu tant de fois depuis la révolution.» «Ô Parisiens! l’Ami du Peuple fera-t-il sans cesse parmi vous le rôle de Cassandre?» 

L’Ami du Peuple voit ce qui va arriver. Il le prouve en montrant qu’il a prédit ce qui s’est passé.
Fin juin 1790: «Tout ce qui nous arrive aujourd’hui à cet égard, je l’ai prévu, il y a près de 10 mois.»
Fin août 1790: «Il y a 11 mois que j’ai prédit que l’uniforme perdrait la liberté.»
Mi-octobre 1790: «Il y a 13 mois que je ne cesse de répéter que le cabinet, les noirs, les ministériels, les comités des recherches, le maire et le commandant général s’entendent comme fripons en foire pour rétablir le despotisme. Mais je prêche dans le désert.»
Fin octobre 1790: «Tout ce qui vous arrive aujourd’hui, l’Ami du Peuple vous l’a prédit, il y a près d’un an.»
Mi-janvier 1791: «Crédules Parisiens! Les voilà donc arrivés ces jours désastreux que l’Ami du Peuple ne cesse de vous prédire depuis 15 mois.»

Les autres formulations concernant les prédictions sont souvent introduites par l’injonction: «Souvenez-vous», ou «Vous vous rappellerez». Il arrive aussi à l’Ami du Peuple de caricaturer lui-même le rôle du prophète, un peu comme s’il allait se pencher à nouveau sur sa boule de cristal: «Au numéro prochain de l’Ami du Peuple, mes prédictions sur l’affaire du vicomte de Mirabeau…». Enfin, en septembre 1791, il livre cette formule: «Le peuple est mort depuis le massacre du Champ-de-Mars. Vainement {m’efforcerai-je} de le réveiller; aussi y ai-je renoncé et probablement pour toujours. Mais je puis encore m’amuser à faire le prophète.» 

L’interprétation de Jean Massin, l’auteur qui a le plus porté le «prophétisme» de Marat, laisse perplexe. Pour lui, Marat (et donc l’Ami du Peuple) se situerait dans la grande lignée du prophétisme judéo-chrétien. Son Marat prophète clamerait sans fin ce qui est nécessaire aux humains. Et peut-être, à force de répéter ce qui est nécessaire, finit-il par contribuer à le rendre concevable à un nombre d’esprits croissants et à le faire entrer par là dans l’ordre du possible.[7] Cette vision ramène encore et toujours à la position «extrême» d’un «allumé» du parti patriote, qui pour Jean Jaurès se révèle franchement décalé: «Ses admirateurs l’ont appelé souvent le prophète, mais ce n’est pas faire preuve de clairvoyance révolutionnaire que de demander des mesures extrêmes avant que l’état de choses les ait rendues possibles ou même concevables à un assez grand nombre d’esprits.» [8]
Les deux images dégagées par J. Massin et J. Jaurès ne sont que deux aspects d’un même personnage, qui n’aurait pas la carrure d’un politique et que tantôt on apprécierait pour ses élans enflammés, tantôt on critiquerait pour ses prétentions injustifiées. Dans les deux cas, l'erreur est de ne prendre qu'au premier degré cette fonction prophétique de l’Ami du Peuple. En lui faisant endosser l’habit du prophète, Marat donne à son personnage des contours bien identifiables et, s’inspirant par exemple du «devin du village», il sait qu’il marque les esprits. Et il y réussit. Il serait trop facile, en effet, d’oublier les succès de l’Ami du Peuple, mettant obstacle à diverses conspirations, suscitant autant de réactions… Dans toutes ces offensives, le «prophète» tient sa place. Cette fonction, Marat en use, c’est-à-dire qu’il s’y implique et s’en tient à distance. Le simple usage stylistique des formules pouvait en convaincre. 

À travers son prophétique Ami, Marat donne en fait des leçons de politique appliquée. C’est un argument important que de montrer comment être en avance sur l’ennemi, comment déduire du développement organique d’une situation le pas qui va suivre, comment, en rassemblant toute une série d’indices et d’actes qui s’emboîtent les uns dans les autres, on peut enfin prévoir. Prévoir pour prévenir, car le prophétisme de Marat est avant tout destiné à empêcher la réalisation de ses propres prédictions. Marat, prophète de tous les malheurs, ne se réjouit jamais autant que lorsque par son dévoilement, il a mis obstacle à l’inéluctable.
























Dans le souterrain

«… les aveugles ouvrent à demi les yeux 
et ne peuvent s’empêcher de douter si le souterrain de Marat lui-même, 
qu’ils regardaient comme l’antre du mensonge, n’est pas le puits de la vérité?»

Camille Desmoulins [9] 

De la clandestinité effective de Jean-Paul Marat à la cristallisation de l’image de l’Ami du Peuple, enterré vivant dans un souterrain, la transition s’opère dans le journal par une suite de passages descriptifs alternant avec des notations plus allégoriques. 
«L’homme du souterrain» n’est pas présent immédiatement. Décrété de prise de corps - «quant à mon corps, il n’a pas la permission de se faire voir dans Paris.» - Marat explique que, dès le début, les autorités du nouveau régime ont «forcé mes amis de m’entraîner en captivité.» Ainsi se dessine un premier contraste: «L’Ami du Peuple […] pour avoir sauvé la patrie et la vouloir sauver encore est réduit à se cacher comme un scélérat.» Entravé dans son action, maintenu «dans une espèce d’exil»), Marat piaffe d’impatience et ses amis doivent «le tenir sous la clef» parce qu’il essaye de s’arracher de leurs bras. Plus tard, contraint à changer de tactique, il annonce qu’il passe d’une cachette à l’autre: «exposé à mille dangers, environné d’espions, d’alguazils, d’assassins et forcé de me conserver pour la patrie, je cours de retraite en retraite sans pouvoir souvent dormir deux nuits consécutives dans le même lit.»

Ce genre de vie «qu’aucun homme au monde ne voudrait mener pour se racheter d’un supplice cruel», affecte-t-il Marat? Oui, sans doute, puisqu’il s’écrie: «Lecteurs sensibles, si jamais votre sein fut déchiré par la douleur, vous pouvez vous former une idée des chagrins qui dévorent votre fidèle défenseur.» Pourtant, cette douleur mérite d’être précisée: «Il faut, mes chers concitoyens, que j’épanche aujourd’hui mon âme dans la vôtre, non pour alléger le poids accablant de mes maux, mais pour me mettre à couvert de vos reproches.» 
Qu’est-ce à dire? Ce n’est donc pas d’être reclus, caché, que souffre Marat, mais bien de ne pouvoir mener à bien sa tâche. Et il s’en explique: «Dans la cruelle position» où il se trouve, il a bien du mal à surveiller son imprimeur ou les typographes et il ne lui est pas toujours possible de prendre les renseignements que prescrit la prudence et dont elle lui ferait un devoir indispensable, s’il était libre d’agir. Si donc Marat n’hésite pas à expliquer sans détours les aléas de sa situation, afin de rendre bien concret pour ses lecteurs son parcours du combattant, il va aussi user des péripéties de sa vie pour étoffer la personnalité de l’Ami du Peuple. Que va lui apporter la captivité ? D’abord, elle en fait l’égal de tous les autres patriotes emprisonnés, ceux de la Conciergerie par exemple. Mais cette situation similaire ne peut exclure l’autre fonction, centrale, de l’Ami, qui est de «voler au secours» de ses compagnons d’infortune. Il supplie donc de bons patriotes de le relayer: «L’Ami du Peuple se ferait gloire d’être leur compagnon d’œuvre, s’il n’était captif lui-même, mais il se repose de ces saints devoirs sur leur cœur. Il les suivra partout de la pensée et il sera heureux du bien qu’ils auront fait.»
 
Du registre qui concerne plus précisément le publiciste, le texte passe bientôt à la construction métaphorique. De sa misérable condition de reclus, Marat fait d’abord la garantie de son intégrité: 
«En captivité ou en liberté, mes principes et mes sentiments sont inaltérables. Toujours mes vœux seront pour la patrie, toujours, je défendrai la cause de la liberté, toujours je serai l’avocat du peuple.» Ou encore: «Il [l’Ami du Peuple] était libre avant l’existence de l’Assemblée nationale, il sera libre en dépit de ses infâmes décrets…» 

C’est du mois d’août 1790 qu’il date l’entrée dans le souterrain, à l’époque de C’en est fait de nous et des événements de Nancy. Le pauvre peuple trompé et son Ami s’enfoncent sous terre:
«ils m’ont forcé de chercher un asile dans les entrailles de la terre, et c’est de cet asile souterrain que je fais la guerre aux ennemis de la patrie; c’est les fers aux pieds et aux mains, c’est la tête sur le billot que j’écris sans relâche contre les agents du despotisme et pour le salut du peuple, de ce pauvre peuple toujours foulé, vexé, écrasé, dédaigné par ceux qui le pillent et l’oppriment, de ce pauvre peuple, qui languit de misère, qui meurt de faim et qui n’a que des larmes à donner à ses défenseurs.» [10]

Cette situation, où un homme libre est «réduit à vivre sous terre pour échapper à 10.000 assassins soudoyés», est ensuite retournée en faveur de l’action, dans le sens d’une efficacité décuplée. En effet, dissimulé aux yeux du monde, l’Ami l’est aussi aux yeux de ses ennemis et il peut donc diriger plus efficacement ses traits perçants. 
D’autre part, cette action souterraine renvoie à la méthode même de Marat, pour qui ce qui est caché est plus important, car l’intelligibilité des situations ne réside pas dans l’apparence. Dès lors, ténèbres et lumières cessent d’être dissociées et ne sont plus que deux modes d’existence d’un contenu plus essentiel et à découvrir. L’enfoncement souterrain fait aussi référence à cette autre formule chère à l’Ami du Peuple, quand il demande aux citoyens trompés ou abusés de «rentrer en eux-mêmes», dans leur souterrain intérieur, afin de retrouver la vérité que leur cache momentanément les mirages de la réalité immédiate. La plongée sous terre est ce qui permet à l’Ami du Peuple d’échapper à la superficialité et au désordre. Le souterrain devient alors un lieu d’élection d’où peuvent surgir des impulsions très fortes, où l’homme aveugle se révèle le plus clairvoyant.

Une association, plus fugace, mène des «entrailles de la terre» à l’enfer. Pour un correspondant, l’Ami du Peuple est sorcier, ailleurs on dit qu’il traite avec le diable, ne serait-ce qu’avec le petit diable du général La Pique qui traverse les airs pour transmettre son journal «à la plus jolie citoyenne, pour le faire passer au chef de file le plus patriote du régiment.» 
Sous cette forme bon enfant, resurgit l’idée qu’un pouvoir caché permet à l’Ami du Peuple de voir plus clair et plus loin. Enfin, s’il se sert volontiers du souterrain comme centre névralgique de l’action, Marat peut aussi, avec humour, relever combien cette image du pouvoir souterrain, occulte, peut passer pour un cliché. C’est le cas, lorsqu’on l’accusera d’être vendu aux Anglais en février 1791: 
«Les conspirateurs du comité des recherches se sont vantés d’avoir en leur possession plusieurs lettres de moi, qui prouvent que je voulais vendre la France à l’Angleterre. Vendre la France à l’Angleterre! Cela n’est pas maladroit, il faut en convenir, pour un homme caché depuis sept mois dans un souterrain.»

«Je»
Dans son journal, Marat se décide le plus souvent à parler à la première personne, «Je». Mais il use aussi partiellement du «Nous», soit en respectant les règles de la rhétorique ancienne qu’il connaît bien: le «nous» de majesté, le «nous» de modestie… soit en insistant sur son assimilation aux citoyens, aux gardes nationales, aux infortunés, aux indigents. Le «Il» également usité concernera plus précisément le personnage de l’Ami du Peuple dont l’auteur décrit les actions. Mais, même s’il éloigne un peu ce double et l’investit de fonctions particulières, la distance qui l’en sépare n’est jamais bien grande. Aussi l’impression prévaut-elle que Marat est avant tout un «Je» au coeur d’une entreprise unique, menée par un homme seul, critiqué de toutes parts et dont le contenu comme le style, souvent imités, sont en fait inimitables.

Le choix de l’énonciation à la première personne est une des grandes caractéristiques de la presse révolutionnaire et Marat, qui, bien sûr, ne saute pas par-dessus son temps l’adopte, tout comme il adoptera l’usage des correspondances, pour rendre son journal vivant, varié, sans monotonie. Mais cette constatation n’explique pas pourquoi, dans ce journal-là en particulier, la présence du sujet se révèle si dense et plus percutante que dans les autres journaux. Plusieurs auteurs ont approché la question [11]. L’idée, plus ou moins développée qui prévaut est que cette forte prise de parole est due à la profondeur de l’engagement personnel de Marat, lequel se veut à la fois, défenseur, avocat et vengeur du peuple auquel il s’est voué sans réserves. S’il dépasse d’une bonne coudée ses confrères, ce serait parce qu’il est lui-même un phénomène, un caractère exceptionnel, en fonction duquel son journal devient une arène de combats, un lieu empli de fureur sacrée. Un pas, parfois très petit, sépare la description de ce côté hors pair, hors normes de Marat du reproche d’être un fanatique, un illuminé. Dans cette orientation, plusieurs comportements de Marat (et de l’Ami du Peuple) sont finement notés, mais l’interprétation est présentée à contresens; il faut l’inverser. En effet, ce n’est pas parce que Marat est plus engagé, plus énergique, plus excessif que le sujet, le «Je» est plus colossal. C’est, au contraire, parce que ses conceptions politiques sont à contre-courant de l’époque qu’il doit surenchérir de la sorte sur les comportements de ses contemporains, prendre d’énormes risques, afin de provoquer des ruptures, des fissures par lesquelles il lui sera alors possible de faire entendre une autre voix.

Un autre courant pense que le puissant «Je» de Marat a surtout une visée stratégique, que l’insertion du pathétique dans le sujet lui procure une force de persuasion. Plutôt que le «Nous» qui efface la subjectivité pour donner à entendre l’énoncé vrai, mieux vaut jouer sur la sincérité du sujet pour se faire entendre. Dès lors, on se trouverait devant un Marat froid, calculateur, pour lequel le pathétique serait une catégorie d’une rhétorique nouvelle. Et cette conception ouvrirait la voie à un personnage idéalisé d’Ami du Peuple, porté par le «Il». Cette fois encore, différentes caractéristiques de la personnalité de Marat sont relevées avec pertinence, mais l’interprétation pèche alors par l’incompréhension du jeu des passions dans l’univers politique. Or, pour Marat, les passions humaines sont au centre de son approche, comme en témoignent indiscutablement autant ses productions littéraires, philosophiques, scientifiques que politiques. Et l’objectif de Marat est d’agir sur ces passions dont il dit bien connaître le jeu, de s’appuyer sur des citoyens qui ont de l’âme, des entrailles. Dans les rôles qu’il se distribue, il convient qu’il a la tête froide, mais un coeur brûlant. Le chaud et le froid sont inséparables, deux modes d’existence de la matière, dont il faut également tenir compte pour la modifier, la dissoudre, la métamorphoser. Le «Je» de Marat se perçoit dès lors simultanément comme un élément froid et brûlant, qui active ou précipite la réaction et qui l’oriente dans un processus de transformation général. Quant à l’Ami du Peuple, en tant que personnage, s’il dédouble Marat, en portant, lui aussi, une part de théorie, il sert parallèlement d’accélérateur ou de régulateur passionnel. La pression du «Je» est tellement forte que ceux qui refusent la distance entre Marat et son personnage en font un malade, un exalté et que ceux qui l’acceptent se sentent contraints de le muer en un personnage fondamentalement «machiavélique», alors qu’interagissent toujours et la passion et la distance.

Le premier, le seul
Ces expressions, parfois unies, caractérisent l’Ami du Peuple dans nombre de ses actions.
Ainsi, au moment où il dénonce le pacte fédératif, en juillet 1790: «J’ai été le premier et je suis le seul encore qui l’ait envisagé sous ce point de vue.» [12]
Ainsi quand sont abordées les manoeuvres destinées à détourner les troupes réglées de leur rôle de soldats de la patrie, en août 1790: «Je suis le seul qui ait percé le mystère et qui ramena le public.» 
Est-il question de Necker? «C’est lui (l’Ami du Peuple) qui le premier osa ébranler les autels du divin Necker et dans un temps où il était le seul qui eût découvert un adroit fripon sous le masque d’un dieu.»
Concernant le drame de Nancy: «Je m’applaudis d’avoir été le premier des écrivains patriotes à m’élever contre ces actes de tyrannie, d’avoir été le premier à dévoiler les projets atroces du cabinet et des membres corrompus de l’Assemblée, le premier à ramener l’opinion publique égarée par les éloges scandaleux donnés aux bourreaux de ces victimes et à réclamer contre les honneurs funèbres décernés à leurs lâches assassins.»
Au moment de la loi martiale: «J’ai été pendant six mois le seul en France qui l’ait combattue.»
Ou encore, en avril 1791, après que le roi ait fait ce faux serment de respecter partout et toujours la constitution: «Au milieu de l’ivresse universelle, l’Ami du Peuple sera-t-il donc le seul qui ait conservé sa raison? Au milieu des acclamations qui retentissent de toutes parts, sera-t-il donc le seul qui ose faire entendre les tristes accents de la patrie aux abois?»

Cette répétition surprend. Elle a aussi ravi les détracteurs de l’Ami du Peuple qui ont fait haro sur le baudet et saisi ce prétexte pour taxer Marat de prétention et de mégalomanie. Mais le lecteur judicieux qui sait maintenant la précision apportée par Marat dans le choix de ses expressions et le soin mis à choisir les qualificatifs qu’il attribue à son personnage, ne s’arrête plus à ces raccourcis et préfère chercher la signification d’une telle insistance. Par ces mots simples, Marat explique en fait que la révolution a terriblement besoin de personnalités qui, comme l’Ami du Peuple, soient susceptibles, et de se démarquer, et de se déterminer très rapidement; des citoyens formés ayant une conscience aiguë de la manière de procéder de la contre-révolution, et qui, comme elle, puissent travailler par retournements successifs, désarçonner l'adversaire, et créer des situations auxquelles il ne s’attend pas. Il est essentiel d’oser être le seul à poser certains actes imprévus, à donner l’exemple. Et il faut être le premier à saisir la balle au bond, à battre le fer quand il est chaud. Ce sont là des qualités de leur Ami, que les citoyens encore lents, encore moutonniers, trop vite décontenancés, doivent imiter. 

Les textes de Marat nous offrent plusieurs épisodes qui explicitent, en les valorisant, ces deux dénominations. 
«Le premier» est surtout revendiqué pour faire pièce à la frivolité et à l’insouciance des Français qui, capables de se mettre en première ligne avec brio, se montrent tout aussi portés à perdre rapidement cette place conquise de haute lutte et à se retrouver à la traîne, perdant plus qu’ils n’ont gagné. «Le premier» comporte une injonction de bravoure et un désir de gloire, comme au 14 juillet ou pendant les journées d’octobre, où la France était bien la première. 
Paradoxalement «le seul» est le terme dont Marat se sert pour inciter à démultiplier un comportement particulièrement utile en temps de révolution. Loin de concerner exclusivement l’Ami du Peuple, il s’étend à tous les patriotes qui se conduisent d’une certaine manière. Ainsi, il est décerné à l’intègre et courageux Robespierre, cet autre patriote digne de servir d’exemple. Ainsi, tout citoyen, Féral, Gerdret, Santerre, etc. qui pose un acte valeureux, devient également «le seul», c’est-à-dire, celui qui se montre en homme, qui se risque, qui se distingue.[13]
L’Ami du Peuple sait aussi que le fait d’être seul dans une situation permet de dépasser certaines limites, de les pousser à l’extrême, de concentrer sur une seule tête de grands orages qui éclatent alors sans toucher les autres, leur permettant de poursuivre leur chemin efficacement et sans danger. En diverses occasions, Marat jouera ce rôle qu’il appelle «se faire anathème». On pense à l’épisode du C’en est fait de nous ou à celui du 25 septembre 1792. Et s’il est exact qu’il affirmera un jour qu’il ne fallait pas deux Marat dans la révolution, il est tout aussi exact de certifier qu’il espère sans cesse pouvoir cesser d’être ce premier et ce seul, soit parce que d’autres relais seront établis, soit parce que le contexte général sera modifié.

Le défenseur de l’humanité outragée
Marat rattache le titre même d’Ami du Peuple à cette fonction de défenseur de l’humanité. 
En janvier 1790, en réponse au district de Sainte-Marguerite qui le trouve trop véhément, Marat, affecté de l’incompréhension des citoyens sur son rôle, essaye de leur faire comprendre ce qu’il recouvre à ses yeux: «Vous m’invitez à quitter le titre d’Ami du Peuple. C’est tout au plus ce que pourraient faire nos plus cruels ennemis. Comment une demande aussi indiscrète a-t-elle pu vous échapper? En le prenant, ce beau titre, je n’ai consulté que mon cœur. Mais j’ai travaillé à le mériter par mon zèle, par mon dévouement à la patrie et je crois avoir fait mes preuves. Consultez la voix publique, voyez la foule d’infortunés, d’opprimés, de persécutés qui, chaque jour, réclament mon appui contre leurs oppresseurs et demandez-leur si je suis l’Ami du Peuple.»

En toute occasion l’Ami du Peuple s’acquitte donc d’un devoir sacré et cher à son cœur, qui est de plaider la cause des infortunés: «Soir et matin, le pauvre Ami du Peuple est assailli par une foule d’infortunés et d’opprimés qui implorent son secours. -Un plaideur est-il vendu par son procureur, son avocat ou ses juges? Il a recours à l’Ami du Peuple. -Un citoyen est-il vexé par un administrateur public? Il requiert l’appui de l’Ami du Peuple. - Un suppliant a-t-il quelque mémoire à présenter? Il réclame la plume de l’Ami du Peuple. -Une femme a-t-elle à se plaindre d’un mari brutal? Elle presse l’Ami du Peuple de demander son divorce. - Un homme de lettres est-il sans ressources? Il s’adresse à l’Ami du Peuple.» «De toutes parts retentissent aux oreilles de l’Ami du Peuple les cris de l’humanité outragée; de toutes parts lui sont adressées les tristes plaintes des malheureuses victimes de la tyrannie.»
Etre l’avocat du peuple est une fonction qui peut appartenir à tout citoyen qui a le courage de l’exercer et elle est d’autant plus honorable qu’elle est périlleuse. Marat supplie ses lecteurs de bien la distinguer des fonctions «d’un ministre des autels, d’un philosophe moraliste ou d’un simple homme de bien». On voit immédiatement qu’il ne donne nullement un caractère caritatif à ce rôle de défenseur de l’humanité, mais bien un sens politique. 
Il s’agit, non pas d’apporter au coup par coup un réconfort, un apaisement ou des adoucissements à une situation douloureuse, même si de telles conséquences peuvent exister, mais de rétablir une situation générale, de faire rentrer l’humanité dans ses droits. L’exigence est toute différente et l’Ami du Peuple sait qu’elle peut même être incomprise de ceux qui bénéficieraient de son action. «Au demeurant, ajoute-t-il, ce sont les bienfaits qui font le bienfaiteur, et non le consentement de l’obligé.» Et il introduit une comparaison qui prendra beaucoup de sens ultérieurement, au moment du procès des acteurs des journées d’octobre, ou lorsque les Vainqueurs de la Bastille seront en butte aux exactions de La Fayette: «En seriez-vous moins les libérateurs de la France pour avoir concouru aux victoires du 14 juillet et du 6 octobre, quoique votre patrie vînt à oublier vos services?». 
L’Ami du Peuple peut être incompris du peuple, il peut avoir raison contre lui, mais en endurant la même souffrance, il rétablit cette unité fondamentale avec le peuple. 
C’est dans ce registre de la transcription intériorisée du sort du peuple que Marat produit ses textes les plus émouvants. En masse, en corps, le peuple ne peut se vendre, «car qui pourrait ou voudrait l’acheter, puisque ce n’est que pour le dépouiller et s’en servir de jouet qu’on s’efforce de le mettre à la chaîne.» 
L’Ami non plus n’est pas à vendre: «Comme ma plume a fait quelque sensation, les ennemis publics qui sont les miens ont répandu dans le monde qu’elle était vendue. […] Mais il suffit de jeter les yeux sur mes écrits pour s’assurer que je suis peut-être le seul auteur depuis J.J [14] qui dût être à l’abri du soupçon. Et à qui, de grâce, serais-je vendu?» - Il passe en revue tous ceux à qui on pourrait le supposer vendu - «Reste donc le peuple dont j’ai constamment défendu les droits et pour lequel mon zèle n’a point eu de bornes. Mais le peuple n’achète personne. Et puis pourquoi m’acheter? je lui suis tout acquis. Me fera-t-on un crime de m’être donné.» 

Le peuple est nu, affamé, éreinté, laissé à l’abandon. Son Ami partage ce sort, y ajoutant la conscience angoissée du désastre: 

«Du rivage où m’a jeté la tempête, nu, froissé, couvert de contusions, épuisé par mes efforts et mourant de fatigue, je tourne avec effroi les yeux vers cette mer orageuse, sur laquelle voguent avec sécurité mes aveugles concitoyens; je frissonne d’horreur à la vue des périls qui les menacent, des malheurs qui les attendent.»

Le peuple est captif, esclave, et son Ami est enfermé sous terre, retenu dans les liens des décrets d’accusation. Les appellations «Pauvre Ami du Peuple», «Infortuné Ami du Peuple» traduisent bien cette assimilation entre le personnage et ce peuple qu’il nomme tantôt «Pauvre peuple», «Pauvres camarades», «Mes pauvres concitoyens» ou encore «Citoyens infortunés», «Ô malheureux citoyens» et «Ô nation infortunée» [15]. 

Mais porte-parole, porte-faix, porte-amour, l’Ami n’en reste pourtant jamais au constat et ce serait commettre une lourde erreur que de ne relever que la symbiose avec les «Misérables». N’a-t-il pas lui-même précisé que son rôle de défenseur exigeait de la sévérité, qu’il pouvait le mettre en porte-à-faux avec les sentiments populaires, qu’il fallait pouvoir prendre des responsabilités à contre-courant. On trouvera donc, toujours pour désigner le peuple, autant de qualificatifs qui présentent la relation dans une toute autre perspective. Cette fois, le peuple est un enfant à éduquer, à tenir en main, à guider, et s’il se montre rétif ou sourd (Marat parle alors de «vieux enfants») à gourmander, à gronder: «Crédules Parisiens», «Nation babillarde», «Citoyens frivoles et inconsidérés», «Citoyens irréfléchis», «Parisiens, éternels badauds»; les désignations se transforment dans les moments où il ne peut se faire entendre en: «Peuple aveugle», «Parisiens aveugles», «Trop aveugles citoyens»  pour culminer en «Insensés Parisiens», «Citoyens insensés et stupides», «O Peuple insensé»  auxquelles s’ajoutent quelques invectives concernant la lâcheté et la vanité. Et quand il ne trouve plus rien à dire, Marat se contente de l’épithète qu’il dit être la plus humiliante: «Parisiens»!

Pour comprendre le nœud de cette relation entre le peuple et son Ami, il est essentiel d’en souligner l’ambivalence permanente. «Je suis pénétré d’admiration pour ces pauvres bourgeois armés de piques qui se sont soulevés contre la tyrannie et je n’ai plus que du mépris pour ces fats qui se pavanent dans leur uniforme, qui se rengorgent au moindre mot que leur adresse leur général et qui volent à ses ordres opprimer leurs concitoyens.»
 Le peuple n’est pas ménagé par son Ami qui lui rappelle sans cesse qu’il joue son avenir, qui sait combien il peut se laisser dévoyer. Dans le même temps, l’Ami non plus ne se montre que bien rarement satisfait de sa propre action, toujours insuffisante face à l’ignorance ou au manque de courage. Il sait «comme les traîtres en auraient bon marché d’un peuple ignorant» et se sent responsable de sa formation.

L’apôtre de la vérité
Vitam impendere Vero

«La vérité et la justice, écrit Marat, sont mes seules divinités sur la terre.»
La soumission à leurs lois est ce qui guide sa voix: «Parlez, l’Ami du Peuple a-t-il articulé une seule syllabe qui ne soit conforme à l’exacte vérité?» Ainsi, le flambeau de la vérité est-il une des armes favorites de l’Ami. Avec elle, il s’avance dans les ténèbres, disperse les ombres menaçantes, dévoile ce qui est caché. Le travail du dévoilement, qui révèle la vérité, est un des rôles déterminants de l’Ami. Il «déchire le voile», il met en lumière. Vérité et Lumière sont des termes souvent associés sous la plume de Marat et ce rapprochement suggère un renvoi aux travaux du Marat scientifique, polarisés sur ce thème de la Lumière.

Bien différente des lumières de la raison, la lumière qui traque la vérité doit être violente, elle doit déchirer les ténèbres, forcer les antres de l’oubli et du mensonge. Pour amener la vérité au jour, des flambeaux guerriers sont nécessaires parce que la vérité a été enfouie depuis des siècles, et jusque dans les entrailles de la terre. Or, l’Ami du Peuple doit au peuple toute la vérité, pour qu’elle atterre ses ennemis, qui le dominent par la fourbe, l’astuce et l’hypocrisie. Réplique-t-on à Marat que toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, il s’insurge: «C’est le langage d’un esclave, et je suis un homme libre. […] La vérité, la vérité toute nue; j’ose la montrer à mes concitoyens; et qui plus est, j’ose inviter les écrivains politiques, qui ont des vues et du patriotisme, à suivre cet exemple. C’est le seul moyen de sauver l’État.» 

L’Ami du Peuple ne pourra pas accéder directement à la vérité, que lui dissimulent «insinuations malévoles, conseils perfides, faux bruits, mensonges, impostures», il devra se méfier des manœuvres de ceux qui la maintiennent sous le boisseau, criant au séditieux dès qu’il dévoilera leurs conspirations, criant à l’assassin dès qu’il prescrira de pratiquer la légitime défense. Il faudra aussi qu’il se dépouille de sa naïveté et passe par mille épreuves pour extirper la vérité et l’amener «devant le tribunal du public». En modelant son personnage, en lui donnant telle ou telle dimension psychologique, Marat cherche inlassablement des moyens pour que la vérité prenne le dessus dans l’esprit de ses contemporains trompés, séduits ou blasés. Que de fois ne pense-t-on à telle ou telle page de Jean-Jacques Rousseau, quand celui-ci, confronté au même problème, se met en avant, se confesse, se plaint et sur les pas de son «promeneur solitaire», incompris, rejeté, trahi, nous confie, dans la douleur de son coeur, ses précieuses pensées. Ainsi en est-il pour l’Ami du Peuple. Que ne doit-il inventer et supporter pour faire percer des vérités difficiles, comment se faire entendre dans un monde de sourds? Il faut pouvoir passer pour rêveur: «Les vérités alarmantes que je n’ai cessé d’annoncer depuis dix-huit mois et qu’un public ignare traitait de rêveries, sont enfin démontrées à tous les yeux.» ou pour fou: «Ne pouvant me corrompre, ils me peindront comme un cerveau brûlé, un monstre sanguinaire, un fou atrabilaire…» Il faut prononcer des phrases terribles: «Déjà les termes les plus forts vous paraissent sans énergie. Et bientôt vous n’ouvrirez l’oreille qu’aux cris d’alarme, de meurtre, de trahison. Tant de fois agités pour des riens, comment fixer votre attention, comment vous tenir en garde contre toute surprise, comment vous tenir continuellement éveillés? Un seul moyen me reste, c’est de suivre vos goûts et de varier mon ton.» 
Il faut assumer le scandale pour faire pièce au scandale du mensonge: «Ils sentent plus que jamais cette vérité que l’Ami du Peuple leur a prononcée plus d’une fois: c’est qu’il n’y a guère aujourd’hui que les cris d’alarmes et le scandale public propagé par les plumes patriotiques qui les barrent.»

En revendiquant la vérité toute nue face aux falsifications des hommes de pouvoir, Marat donne évidemment un contenu spécifique et non pas général à ce concept. Ainsi la profession de véracité de l’Ami du Peuple relève-t-elle bien davantage de considérations politiques et morales que d’une description de faits. Cette distinction est une de celles qui opposera le plus sévèrement Marat à Desmoulins en mai 1791. Desmoulins ne comprend pas les fureurs patriotiques, les polarisations intenses et les «effervescences momentanées» de Marat qu’il nomme par dérision le «très redoutable Marat». Quand il écrira: «Malgré les faussetés dont la feuille de Marat est souvent remplie…», il s’attirera une verte réponse de l’Ami du Peuple: «Que savez-vous si ce que vous prenez pour de fausses nouvelles n’est pas un texte dont j’avais besoin pour parer quelque coup funeste et aller à mon but?»

Le tocsin
La manière dont l’Ami du Peuple conçoit la fonction de tenir le peuple en éveil est très particulière. Pour en saisir le sens, il faut d’abord rappeler que Marat voit la révolution tout à l’opposé d’un mouvement linéaire qui irait en s’étalant, gagnant des espaces ou consolidant des acquis, mais bien comme un combat, où le hasard a sa place, où de longues périodes de stagnation succèdent à des coups de boutoir effectifs, dont l’issue est toujours incertaine et dont le déroulement est accidenté et sinueux. 

Que de fois ne rappellera-t-il pas que cette «guerre contre de cruels ennemis» sera longue et difficile. Que de fois ne déplorera-t-il pas la trop rapide satisfaction des patriotes et leur non moins hâtif relâchement. Dans sa lutte, le peuple a peu d’atouts: «Pauvre peuple, tu n’as que ton ignorance, ta crédulité, ta confiance, ta bonne foi, tes bras et ta témérité à opposer aux rubriques, aux artifices, aux pièges, aux attentats, aux trahisons, aux perfidies de cent mille scélérats […] qui ont toute l’astuce, tout l’or et toutes les armes.» Il n’empêche que l’Ami du Peuple sait que le réveil du peuple, un réveil effectif et durable, et lui seul, peut contrebalancer ces manques. La problématique de la fonction qui consiste à veiller et à réveiller s’inscrit dans cette double appréhension, et il n’est pas de thème plus récurrent à travers toute l’œuvre. 
Dès septembre 1789, le ton est donné: «… je me suis fait un devoir, écrit Marat, de répandre l’alarme, seul moyen d’empêcher la nation d’être précipitée dans l’abîme.»  
En juin 1791, la veille de la fuite du roi, la tension est toujours aussi forte: «En attendant, l’Ami du Peuple dont le devoir est de réveiller éternellement le peuple de sa fatale léthargie et de lui mettre le feu sous le ventre, pour l’empêcher de périr…» 

Éternel devoir que de réveiller! Mais pourquoi cette obstination? 
Le peuple dort. Des siècles d’esclavage, de domination, de despotisme l’ont endormi. Porter des chaînes éreinte. C’est en se haussant à un rôle historique, que le peuple se réveille. Pour l’Ami du Peuple, c’est donc l’apathie qui caractérise d’abord le peuple et constitue le premier obstacle. Mais dès après l’éveil, intervient un second handicap, celui des «endormeurs» [16] qui, profitant encore de la propension à l’engourdissement, tentent de replonger le peuple dans une fatale léthargie. L’apathie de départ et les «endormeurs» s’opposent au salut du peuple. C’est pourquoi son Ami «ne cessera d’avoir les yeux ouverts sur tout ce qu’y pourrait s’y opposer». L’œil de la vigilance sera, avec le fouet de la censure et le flambeau de la vérité, parmi les principaux attributs de l’Ami. Et la vigilance doit être subtile, parce que l’endormeur montre souvent patte blanche, parce qu’il emprunte le langage du peuple et le séduit. Marat en parle comme d’un animal féroce, mais déguisé: un «tigre couvert de peaux d’agneaux» ou un «loup ravissant». Ces monstres usent de mille subterfuges pour tromper ce peuple enfant. Ils lui racontent des contes: «Peuple d’enfants, que le premier jongleur effronté avec un conte bleu parvient toujours à détourner des soins de son salut», ils le bercent: «Vous dormez, citoyens, sans défiance, dans les bras de vos perfides agents.»

L’Ami du Peuple doit donc veiller sur le peuple comme une mère veille sur son petit, pour que ces ennemis de sa sécurité ne se glissent pas dans la place: «Depuis longtemps, l’Ami du Peuple n’est plus occupé qu’à suivre les menées, éventer les pièges, déjouer les projets, contreminer les batteries et faire avorter les complots des ennemis de la révolution. Il veille, tandis que ses concitoyens reposent, et il sonne souvent le tocsin.» 
Le tocsin intervient, dans le journal, pour marquer l’urgence et indiquer que le rapport de forces menace de basculer en faveur de la contre-révolution. Ce recours au tocsin est présent chez Marat dès les tout débuts et il réapparaît régulièrement. Parfois efficace, parfois sans effet: «Hélas, mon cher correspondant, l’Ami du Peuple l’a sonné dix fois ce tocsin, mais les fripons tiennent les cordons de la bourse et ils font aujourd’hui tout ce qu’ils veulent.»

Selon la gravité du danger, la surveillance prend plus ou moins d’intensité, mais elle est d’abord permanente, y compris et même surtout au moment des succès. 
Suite aux journées d’octobre: «L’Ami du Peuple partage la joie de ses chers concitoyens, mais il ne se livrera point au sommeil.» 
En août 1790, avant les événements de Nancy, il revient sur la veille continue et surenchérit: «Quoique je veille jour et nuit pour le salut de la patrie, hier je fis double sentinelle -ce qui m’arrive assez souvent- et dans une feuille extraordinaire publiée sous le titre On nous endort, prenons-y garde, je développai les pièges cachés.» 
Peu après, deux autres Feuilles extraordinaires titreront, l’une, C’est un beau rêve, gare au réveil, l’autre, L’affreux réveil. Un des passages les plus alarmistes de l’Ami du Peuple se situe en décembre 1790. Le journal annonce une Triple alarme. 

Pour décrire toutes les nuances des menaces qui pèsent sur le sort des citoyens, Marat met donc son infatigable personnage aux prises avec les étapes du sommeil. On trouve ainsi l’endormissement, le sommeil, le rêve, la léthargie, le réveil. La léthargie est une étape très grave, bien pire que le sommeil, car elle présuppose la surdité ou l’aveuglement du peuple et ceux-ci étant intériorisés, la lâcheté: «Les Parisiens semblent plongés pour toujours dans une fatale sécurité. Ils sont trop lâches sans doute pour s’armer et combattre pour la liberté, dont ils sont indignes.» 
Au moment de la fuite du roi, en juin 1791, l’Ami du Peuple quitte le mot léthargie pour l’expression Sommeil de la mort et dans le numéro qui porte ce titre, il annonce qu’il va mettre bas la plume.

«Tout est licite pour réveiller le peuple de sa funeste léthargie, le ramener au sentiment de ses droits, lui inspirer le courage de les défendre. On ne saurait être factieux quand on ne crie que pour les intérêts de la nation.» Si on saisit bien ici comment s’opère l’articulation avec la liberté de la presse, il faut encore apporter une précision sur les raisons majeures qui poussent l’Ami vigilant à préserver l’éveil historique du peuple et à empêcher l’affreux réveil. En toutes circonstances, Marat se présente comme un partisan de la responsabilité qui doit être laissée à ceux qu’il nomme affectueusement ses «bonnets de laine». Autant il insiste sur l’utilité de maintenir leur éveil, autant il se défend de vouloir les organiser, les enrégimenter.
Dans cette nuance - et elle est d’importance - c’est toute l’orientation de l’action politique de Marat qui est en jeu. ■


NOTES
[1] Dans la citation suivante, on voit comment Marat présente stylistiquement cette distance : «Dans la discussion qui vient de nous occuper, ce n’est pas l’auteur qu’il faut voir, mais l’Ami du Peuple déclarant la guerre à un tribunal redoutable et à la municipalité… »
[2] Pierre Rétat, «Pamphlet numéroté et journal en 1789», Studies on Voltaire and the eighteenth century,
n°287, The Voltaire Foundation, 1991, p.81.
[3] On sait maintenant que Junius fut animé par un ancien haut fonctionnaire du ministère de la Marine anglaise, sir Philip Francis.
[4] On peut imaginer le piquant essai qui consisterait à opposer l’Ami du Peuple à Candide ou au Neveu de Rameau !
[5] Ce procédé qui consiste à réinterpréter l’histoire en fonction d’un dénouement connu, dénature aussi la compréhension des processus révolutionnaires. Il présente le sérieux handicap de couper court aux développements internes et de faire oublier les péripéties, les retournements, les réussites. Or, à l’époque où se déroulent les événements, les rapports de force sont encore modifiables, les acteurs ne sont pas encore tous intervenus et l’issue n’a rien d’inéluctable.
[6] Le tableau de Jacques-Louis David «Marat assassiné», appelé aussi «Marat à son dernier soupir» restitue avec une grande justesse cette sérénité dans la mort.
[7] Jean Massin, Marat, Aix-en-Provence : Alinéa, p. 98
[8] Jean Jaurès, Histoire de la Révolution française, Paris : Editions sociales, 1989, I (1), p.458.
[9] Révolutions de France et de Brabant, n°82, p.146.
[10] Images du temps ou textes ultérieurs illustreront cette allégorie de «l’homme du souterrain». Ainsi on peut signaler une gravure reproduite dans les Révolutions de France et de Brabant, n°77 de mai 1791 et intitulée «Allégorie à la gloire des journaux patriotes». Au milieu, à l’avant-plan, une main sort du sol, brandissant L’Ami du Peuple. Une autre représentation très connue montre Diogène qui, une lampe à la main, fait sortir Marat de son soupirail. On peut aussi rappeler le passage de Victor Hugo, dans son Quatre-Vingt-Treize : «Marat est un type antérieur, profond et terrible. Si vous voulez savoir son vrai nom, criez dans l’abîme ce mot : Marat, et l’écho du profond de l’infini, vous répondra : Misère !»
[11] On lira avec intérêt le livre de Claude Labrosse et Pierre Rétat, Naissance du journal révolutionnaire 1789, Lyon : Presses universitaires de Lyons, 1989. Surtout les pages 193-203. 
Agnès Steuckhardt a également travaillé ce sujet dans plusieurs ouvrages : «Je, nous l’Ami du Peuple : stratégies énonciatives dans le discours de Marat», Actes du IVe Colloque international de lexicologie politique «Langages de la Révolution 1770-1815», Paris : Klincksieck, 1995 ; «Analyse lexicale d’un journal révolutionnaire : L’Ami du Peuple», Actes du Colloque national des jeunes chercheurs, Montpellier : Publications de l’Université Paul Valéry et L’Eau-forte des mots. Analyse lexicale de la violence dans «L’Ami du Peuple» de Marat, thèse de doctorat – Sciences du langage (dir. André Salem), 2 volumes, Paris : Université Paris III – Sorbonne Nouvelle, 2000.
[12] Comme un moyen d’asservissement, et non comme une fédération de patriotes.
[13] On voit bien que ce terme, loin d’être lié à une prétendue gloriole de Marat désigne essentiellement un type de comportement.
[14] Jean-Jacques Rousseau.
[15] Sur l’emploi des termes «peuple» ou «nation», Marat apporte une précision intéressante : «Pour moi, le mot peuple est presque toujours synonyme à celui de nation. Lorsque je le distingue, comme dans ce cas, il désigne la nation, exception faite de ses nombreux ennemis.»
[16] Agnès Steuckhardt a consacré un intéressant article au thème «Endormeur chez Marat (1790-1792)», Dictionnaire des usages socio-politiques (1770-1815), fascicule 4, Paris : Klincksieck, 1989, pp. 87-109.
Marat_et_son_double_files/2MARAT%20ET%20SON%20DOUBLE,%20APavecOP.doc