TEXTES TRANSMIS PAR LECTEURS ET ANIMATEURS


«Nul ne peut sauter par-dessus son temps»


RECHERCHE DE FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES

DANS LA VIE DE MARAT


Par Charlotte Goëtz-Nothomb















         

Cet article a pour objectif de mettre en évidence la méthode complexe, souvent mal comprise, dont use Marat pour se mettre en phase avec la spécificité de son époque. Seront évoquées ces lignes de force comme leurs utiles évolutions qui orientent une vie passionnante et des implications permanentes centrées sur le bien public et non sur la «gloriole». 


«Nul ne peut sauter par-dessus son temps».


Cette option de Marat nous renvoie à notre responsabilité face à la nécessité d'une recherche conceptuelle profonde et urgente sur notre époque, très différente mais tellement importante à décrypter dans ses nouvelles et «étranges» contradictions.


Marat, lit-on encore souvent, serait d’abord un homme des Lumières qui aurait basculé dans tout autre chose. Comme savant, il n’aurait pas été reconnu par ses pairs ni par leurs institutions dites «éclairées» et, mortifié et frustré, il se serait lancé sans cadre ni contrôle dans la Révolution, pour connaître enfin une certaine célébrité. Tout cela est inexact. Marat est bien un homme de son époque et ses intérêts pour la médecine, la science, la politique et la philosophie coexistent en permanence. Et il pense que son temps n’est pas pire qu’un autre mais que l’homme ne dispose pas d’une machine à remonter dans le passé. S’il s’appuie sur des situations sociales plus anciennes, c’est à titre d’exemples, en pédagogue, pas en nostalgique.


S’il change de domaine ou d’attitude à tel ou tel moment, c’est pour atteindre, par de nouveaux angles d’attaque, les mêmes objectifs : être au plus près de la vérité mais toujours pour être le plus utile possible, ce qui, à ses yeux, signifiera, comme médecin, savant, journaliste, député… contribuer à lutter aux plus hauts niveaux contre les despotismes, les servitudes, donc les destructions physiques comme les désagrégations mentales. Il lui arrivera aussi de fuir ou de prendre du recul face à des situations trop difficiles à décrypter ou à assumer.

Mais il expliquera toujours ses options.

Le terme de «despotisme» se retrouve régulièrement employé dans cet essai. Parce que c’est celui dont Marat use majoritairement pour désigner tout Pouvoir qui n’est plus centré sur le bien public mais qui assujettit à une autorité unique ou collégiale la majorité des citoyens, sans ou avec leur accord. On peut donc, dans cet esprit, parler de bien des despotismes, l’essentiel ne résidant jamais dans une forme de gouvernement.


On peut dire que Marat arrive à la Révolution française armé théoriquement, mais qu’il se heurte aussi à de toutes nouvelles questions qui ne prennent de la consistance qu’au cours des événements. L’une d’elles, fréquemment ignorée, délaissée dans l’euphorie «révolutionnaire» ambiante l’animera en permanence: «Que faire des succès ?».

En effet, sa théorie n’a rien à voir avec celles d’utopistes et, jamais non plus, elle ne se positionnera dans une forme figée de société.


S’il insiste pour que des hommes «excellents» soient des modèles, qu’ils aient, comme il dit, «des mœurs et des principes», il ne considèrera jamais que l’éthique seule suffit à venir à bout de la contre-révolution.

Une question lancinante concernera donc le risque que la grande masse du peuple ne puisse pas mettre en place – et contrôler sans cesse - des organismes suffisamment forts et indépendants pour contrer les environnements politiques nocifs, qu’elle se laisse corrompre, bercée puis endormie dans les bras de nouveaux ennemis de sa liberté.

C’est donc en vain qu’on chercherait à fixer Marat dans une doctrine de gouvernement. Pour Marat, monarchie, oligarchie, république, démocratie, despotisme… sont des «moments» et chacun d’eux est susceptible de revêtir des significations différentes; un moment peut succéder à l’autre. On oublie trop vite, de nos jours, que les plus abominables dictatures peuvent se construire sur des élections, que leurs leaders peuvent venir d’orientations de «droite» ou de «gauche»…


Cette façon de raisonner a été taxée d’opportunisme ou considérée comme un puits d’inconséquences, mais la lucidité préventive de l’Ami du peuple a aussi provoqué la stupéfaction: comment diantre Marat a-t-il pu prévoir la loi martiale ? Comment diable a-t-il été capable de voir venir la trahison de La Fayette ou du général Dumouriez, la fuite de la famille royale ?

Ce Marat-Cassandre  semble alors surgi de nulle part.

(Cassandre était cette princesse troyenne ayant reçu d’Apollon le don de prophétie. Elle s’opposera en vain à l’entrée dans la ville du fameux cheval de bois et prédira la chute de Troie.)


En suivant pas à pas les analyses de Marat, en voyant comment il échafaude et nuance son argumentation, ses conclusions sautent aux yeux. Les raisons de ses changements d’attitude, le pourquoi et la cible de ses coups de gueule, de son recours à la provocation, au scandale ou le choix de replis et leurs contextes, deviennent intelligibles.


Certains historiens ont cherché à comprendre Marat au-delà de lui-même, Mais plutôt pour le réintégrer dans un cadre de pensée qui pourrait lui avoir échappé. Mais encore faudrait-il avoir pu pénétrer ce qui constitue les fondements d’une option, d’une attitude, et celle de Marat a longtemps échappé à ses commentateurs pour une raison simple : ils ne recourraient pas à l’ensemble de ses textes – non publiés - et à leur cohérence dans des contextes soumis à de continuels virages.


Or, l’essentiel de l’analyse de Marat est polarisé sur ce décalage entre ce qui semble évident parce que visible et même tangible mais reste superficiel et ce qui  conduira à une globalité, où ce qui était caché est révélé grâce à une démarche incluant la dialectique et le travail du négatif, toujours à l’œuvre.

Pendant les années révolutionnaires, Marat s’échinera à trouver les parades adéquates aux offensives qui, tantôt très brutales, tantôt sous couvert d’idées de liberté, de démocratie, de progrès, vont être menées pour détruire le fondement de mouvements émancipateurs novateurs. Dévoiler l’ampleur de ces stratégies contre-révolutionnaires est le premier volet d’une attitude qu’il définit déjà dans l’exergue des Chains of Slavery.

Chaque mot y a son poids :

«Développer les noirs attentats des princes contre les peuples; les ressorts secrets, les ruses, les menées, les artifices, les coups d’État qu’ils emploient pour détruire la liberté, et les scènes sanglantes qui accompagnent le despotisme».


Un deuxième volet est centré sur une École du Citoyen, susceptible d’indiquer des bases, des perspectives et des actions indispensables.

(Un manuscrit de Marat portant ce titre est annoncé dans le Prospectus d’une réédition de ses Œuvres politiques et patriotiques qu’il envisageait, avant son assassinat, avec le concours de sa femme, Simonne Evrard.

L’École du Citoyen est encore signalé dans les scellés mis sur ses papiers après sa mort. Ensuite, on en perd à jamais la trace.

Mais on peut relever des exemples de recommandations qui y figurent sûrement: œuvrer à maintenir l’autonomie de la société civile, veiller à la stricte séparation des pouvoirs, contrôler les finances et la situation militaire, défendre la liberté de réunion, celle de la presse, mettre tout en œuvre pour encourager les rassemblements de qualité et les fêtes collectives, grâce auxquels les peuples se tiennent en éveil et restent une force solidaire et agissante.

La liberté de se rassembler, le plaisir qui en résulte lors d’initiatives citoyennes bien structurées, leurs traditions et beaucoup d’humour transparaissent dans les journaux de Marat. Il partage la conception de la «fête», telle que la défend Jean-Jacques Rousseau dans ses Considérations sur le gouvernement de la Pologne, fête dans laquelle celui-ci voyait un moteur central de la résistance des Polonais à leurs envahisseurs. Ciment de la vie sociale, rattachée au droit fondamental de s’assembler «à toute heure, quand il leur plaît, en tel nombre qu’il leur plaît», elle est un garant de la vitalité des membres de la société. Mais il y a «fête» et «fête». Et dès 1790, Marat dénoncera l’usage et le coût de festivités dénaturées, sans éthique, dont use habilement le Pouvoir pour endormir l’attention et faire passer des décisions controversées.


Ce qui, paradoxalement, est le plus constructif et le plus offensif dans l’action politique de Marat est ce que nous appellerons, sans la moindre connotation dépressive, son pessimisme foncier. Il l’éloigne des illusions, il donne à son discours cette assurance et cette véhémence, prises à tort pour de l’orgueil ou de l’insolence et il induit une vigilance et une patience à toute épreuve, à la mesure d’un enjeu fabuleux: affronter cette Énigme du Pouvoir . En même temps qu’il croit en la fortuna - hasard, providence - qui peut bouleverser inopinément le cours des choses, qu’il pense que des retournements de situations, des mouvements vers la liberté politique peuvent naître, il sait qu’ils ne seront jamais à l’abri de vents contraires, qu’ils risquent toujours d’être récupérés à d’autres fins ou même de s’autodétruire. Pour Marat, ce qui, aujourd’hui, dans un contexte précis, se présente comme un succès, revêt un sens positif et favorise la liberté, peut, demain, se transformer en un subtil instrument de sujétion.


Pour empêcher ces récupérations, il est convaincu qu’il faut en permanence que les sociétés civiles érigent des contrôles rapides, se mettent en situation de prendre des mesures fortes – et dire force n’est pas, loin s’en faut, dire seulement violence - aux conséquences immédiates, pour préserver leur liberté, maintenir leur autonomie, surveiller leurs représentants et exiger la responsabilisation des ministres et autres agents de l’exécutif, sans jamais en accepter l’immunité.


Donc, malgré son pessimisme ou grâce à la juste mesure qu’il en livre, Marat garde, au fond de lui, l’intime conviction que la sagesse n’est pas impossible ni pour le peuple qu’il exhorte en ce sens ni pour des représentants conscients de leurs limites et des séductions auxquelles ils seront exposés. Et, au jour le jour, il fait apparaître dans ses écrits et ses attitudes cette «sagesse en acte» dont la quête du Savoir est le fil conducteur.


Les œuvres de Marat, n’ayant été rééditées que récemment – par nos soins -, elles sont encore peu connues dans leur intégralité et les interprétations qui ont été données de sa pensée, sur base d’une lecture morcelée et de citations hors contexte, ne sont pas assez fiables. Parfois même, elles présentent des points de vue franchement incompatibles. D’autre part, la pensée moderne et contemporaine peine encore à en reconnaître le thème central :


Rester lucide et aux aguets devant la marche sinueuse de tous les pouvoirs, surtout des pouvoirs exécutifs au plus haut niveau.


L’efficacité de Marat tient au fait qu’il ne sous-estime pas l’adversaire mais ne surestime pas non plus ce «peuple» dont il se veut l’ami et dont il admire l’audace autant qu’il en craint l’inexpérience.


Marat illustre sa théorie par l’exemple de Venise à l’époque du doge Gradenigo. En faisant passer l’autorité du peuple entre les mains des membres du Grand Conseil, ce doge a mué, en un temps record, une situation de grande liberté en un affreux despotisme. Marat se mobilise donc très vite pour identifier les exécutifs dévoyés et démonter les procédés dont ils usent pour tuer dans l’œuf l’autonomie sociale.


Au nom de la liberté, en suscitant l’angoisse de terrifiants désordres, en plaidant pour la nécessité de grandes mesures, drastiques, qui ne reviendraient qu’au Pouvoir central, il constate que les députés, les ministres, les maires, sont investis d’une puissance excessive, décalée. Au lieu que soient d’abord circonscrits leurs pouvoirs - limites des fonctions, rappels possibles - puis imposée une discipline afin de soutenir les actions centrées sur le «bien public», on procède tout à l’inverse: on leur laisse de plus en plus de licence tout en détournant l’énergie citoyenne vers des activités superficielles, voire franchement stupides ou dépravées. Puis on pousse l’audace jusqu’à justifier cette apathie et cette corruption par une immaturité congénitale, une incapacité de nature à faire preuve en durée de conscience politique et de sagesse.


«Ils avaient arrêté de ne pas vous reconnaître pour l’ordre principal de la nation. […] Ne voyant qu’eux dans la nature, ils se comptent pour la nation entière. Qu’ils prennent donc à jamais sur eux seuls toutes les charges de l’État, qu’ils le soutiennent, le défendent, le fassent fleurir, qu’ils fécondent les champs, qu’ils bâtissent les villes, qu’ils exploitent les mines, qu’ils conduisent les ateliers […]. C’est vous qui faites la force et la richesse de l’État.» (dans L’Offrande à la Patrie)


Pour l’Ami du peuple, il convient de rappeler sans cesse à la majorité des humains sociaux qu’ils sont, qu’ils le veuillent ou non, les acteurs de l’histoire. Sans leurs activités, la minorité d’hommes dominants qui les aliène, les affame, les pille, les corrompt et les mène au carnage ne vivrait pas une heure.

Mais en même temps, les humains sont libres, donc responsables de servir l’esclavage ou de s’en extraire.


Marat écrit :

«Une occasion unique se présente de rentrer dans vos droits. Connaissez une fois le prix de la liberté, connaissez une fois le prix d’un instant. Que la sagesse dirige toutes vos démarches, mais soyez inébranlables et, quelque avantage qu’on vous propose, dussent vos ennemis se charger seuls du fardeau des impôts, refusez tout.»


Il se trouvera toujours des esprits sceptiques pour rétorquer que l’histoire a déjà été aux prises avec de grands bouleversements et que ceux-ci n’ont jamais supprimé la propension de l’espèce humaine à être infantile et dépendante, ce dont il vaudrait mieux prendre son parti, le sourire aux lèvres et la fleur au fusil.

Il y a évidemment un abîme entre cette vision cynique et celle de Marat qui considère que l’histoire humaine n’est pas encore bien longue, que nous n’en sommes qu’aux premiers jalons d’une maturité à construire.

Pour faire comprendre son propos, il présuppose, comme Jean-Jacques Rousseau avant lui, un certain concept de liberté inhérent à un «état de nature» antérieur aux sociétés, sans doute plus fictionnel que réel, mais qui a le mérite de remettre sur la table que les hommes naissent «hommes en devenir» et ont la liberté de se défendre par tous les moyens, lorsque leur survie est en danger. Défense vitale.

La confusion entre «sauvagerie originelle» et «défense vitale» est au cœur de nombreux débats politiques. C’est encore au nom de la lutte contre la «barbarie», la «sauvagerie» que tant de pouvoirs légitimes justifient les colonisations et d’inadmissibles interventions militaires.

D’ailleurs, contrairement à ce qui a souvent été exprimé, Jean-Jacques Rousseau n’imagine pas que les hommes seraient «bons» par nature - la «bonté en soi» étant un leurre utopiste par excellence. Mais ce qui est dénommé barbarie, sauvagerie est aussi erronément imputé à une essence humaine, les actes violents étant d’abord liés au droit de survie. En «entrant en société», les humains choisissent précisément de se soustraire à trop de destruction. Nuance fondamentale et riche de conséquences philosophiques que Marat a bien perçue :


«Les droits de l’homme étant illimités et chaque homme ayant les mêmes droits, celui qu’ont tous les individus pour attaquer, ils l’ont pour se défendre. Du libre exercice de leurs droits résulte donc nécessairement un état de guerre et les maux sans nombre qui l’accompagnent: violence, vengeance, oppression, trahison, combats, meurtres, carnage.

Ce sont ces maux redoutables auxquels les hommes ont voulu se soustraire, lorsqu’ils se sont réunis en corps. Pour y parvenir, il a donc fallu que chaque membre de l’association s’engageât à ne plus nuire aux autres, qu’il remît à la société ses vengeances personnelles, le soin de le défendre et de le protéger, qu’il renonçât à la possession commune des productions de la terre pour en posséder une partie en propre et qu’il sacrifiât une partie des avantages attachés à l’indépendance naturelle pour jouir des avantages qu’offrait la société.»


Marat estime que la vie en société est un bien plus précieux que la «liberté naturelle», à condition que la liberté reste en point de mire.

Dès qu’ils se mettent en société, les humains sont requis de la promouvoir et de la défendre, et ce combat se situe à un tout autre niveau. Pour fixer une étape aussi importante dans l’histoire de l’humanité, de nouveaux apprentissages sont indispensables:

il faut apprendre à penser autrement, élaborer une immunité contre de nouveaux agents pathogènes, affronter les régressions, décoder les échecs. Grandir .


Le domaine de la philosophie, de la vie en société et donc du politique pour le bien public (à ne pas confondre avec le registre de «la» politique) doit devenir la première des sciences, et l’apanage de tous. Or, Marat prévient: «Nous sommes si neufs en matière politique !». Alors, d’entrée de jeu, pour répondre adéquatement à la formation des citoyens, il introduit une exigence: il est mille fois plus important de ne pas entraver le contact avec des situations en évolution, bien réelles, de rechercher d’abord la pleine reconnaissance de leur vérité plutôt que d’établir des traités, des doctrines, des plans, des réglementations.


L’exergue «Vitam impendere vero» (Consacrer sa vie au vrai), emprunté à Rousseau, accompagnera la majorité de ses écrits.