Onfray ou l’affabulation


par Guillaume Mazeau [1]    ©


Avant même sa parution, le dernier livre écrit par Michel Onfray contre Freud a fait l’objet d’un violent  débat. Beaucoup de bruit pour rien ? L’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco n’exagère-t-elle pas en peignant Onfray aux couleurs les plus sombres ?

Bien au contraire. Les dérives d’Onfray ne sont pas nouvelles et méritent d’être portées à la connaissance du public.


En 2009, Michel Onfray a publié une apologie de Charlotte Corday [2]. Plutôt bien accueillie par les médias, cette histoire est pourtant historiquement médiocre et politiquement scandaleuse. Depuis Adam Lux (1765-1793), ce Mayençais guillotiné pour avoir publié un chant d’amour en l’honneur de la belle Corday, la liste de ceux dont «l’ange de l’assassinat» a fait perdre la tête ne cesse de s’allonger. S’il participe d’un retour de flamme plus général pour Corday, le coming out de Michel Onfray ne peut que surprendre et inquiéter, surtout lorsque celui-ci reçoit la bénédiction de la critique la plus installée. Car cet éloge cache un brûlot mal inspiré, jamais fondé, truffé d’erreurs, ponctué d’attaques haineuses, arbitraires – et pour tout dire, populistes. Onfray veut montrer que Charlotte Corday peut inspirer tous ceux qui, lassés d’une gauche de ressentiment impuissante et rongée par les haines et les envies, demeurent fidèles à l’action, à la morale et à la vertu.


La principale cible d’Onfray, c’est Marat. Le révolutionnaire est censé personnifier le cynisme des «ratés des Lumières» qui profitent de la Révolution pour assouvir leurs frustrations sociales et libérer leurs pulsions : «Ce fils de curé, diplômé fraudeur, médecin charlatan, scientifique de caniveau, vivisecteur d’arrière-boutique et acheteur de cadavres humains, obtient une charge de médecin des gardes du comte d’Artois par la faveur d’une patiente dont il soigne la fureur utérine en payant de sa personne» (p. 24). Ce fiel suffit : le livre ne parvient jamais à se hisser au-dessus des délires dont la droite extrême nous rebat les oreilles depuis deux siècles. Comme tant d’autres avant lui, Onfray décrit Marat, paria de l’histoire française, comme un scientifique raté, un maniaque sanguinaire responsable des «crimes de masse», rêvant de dictature pré-totalitaire. Pour Marat, la Révolution ne serait que «l’occasion d’exprimer son ressentiment comme on sort le pus d’un bubon !» (p. 24).


Ces clichés anachroniques, dépourvus d’imagination, issus de la propagande contre-révolutionnaire, ont été depuis longtemps balayés par des centaines de travaux scientifiques. Sans dénier la responsabilité de Marat dans les violences, beaucoup d’historiens ont ainsi contesté son image de tribun omnipotent : en 1793, l’Ami du peuple était aimé des sans-culottes, mais très isolé politiquement.

Non, Marat n’était pas un délateur, mais un partisan de la «dénonciation civique», permettant de défendre le peuple contre la corruption politique. Non, Marat ne préfigure ni Staline, ni Pol Pot. C’est un républicain marqué par Machiavel, qui justifie la violence populaire en temps de révolution, comme moyen d’éviter l’anarchie et la propagation des massacres. La «dictature» qu’il évoque parfois est inspirée du modèle romain : provisoire et collégiale, elle doit permettre de sauver la République en période de troubles. Non, Marat n’était pas un charlatan, mais un médecin et un physicien reconnu. Or, tous ces travaux replaçant Marat dans le contexte des Lumières sont superbement ignorés par Onfray. Tout au long de son livre, le lecteur se voit infliger les citations les plus violentes, inventées de toutes pièces.

Marat n’a évidemment jamais dit : «Je voudrais que tout le genre humain fût dans une bombe à laquelle je mettrai le feu pour la faire sauter» (p. 27). Et non, le bras de l’Ami du peuple n’est jamais tombé au milieu de la foule pendant la pompe funèbre (p.79). À côté de telles inepties, le scandale de «Botul» - cet auteur imaginaire pourtant sérieusement cité par Bernard-Henri Lévy dans son dernier livre – n’est finalement qu’une vulgaire broutille. [3]


D’ailleurs, à qui nos critiques s’adressent-elles ? À Onfray, Nietzsche, l’historien Charles Vatel, Jules Michelet ou Balzac, auxquels emprunte librement l’«auteur» ? Signé par l’un des intellectuels les plus médiatiques du temps, cet essai pose la question cruciale du statut de l’historien.


Rédigé en toute hâte, ce texte ne repose sur aucun travail d’archives. Le recours à la fiction est certes une pratique courante, intéressante et légitime de l’écriture de l’histoire. Toutefois, le mélange des genres est contestable lorsqu’il n’est pas clairement exprimé. En cultivant l’ambiguïté sur le statut de son livre, en évitant soigneusement de préciser quel est son rapport avec les faits, Onfray rompt le contrat de vérité qu’il instaure tacitement avec son lectorat. En effet, cet essai n’est qu’un collage d’interprétations et de compilations du XIXe siècle… dont l’«auteur» ne révèle à aucun moment la nature ni les sources. Cela autorise, par exemple, Onfray à paraphraser des textes tout simplement apocryphes, issus… de la tradition la plus conservatrice !

Ainsi, les détails édifiants sur les derniers moments de Charlotte Corday, pleurée par toute la droite cléricale du XIXe siècle, sont repris presque tels quels. Onfray, philosophe très athée et très libertaire, se place ainsi sans le savoir sous l’autorité des Mémoires de Sanson… écrites par le tout jeune Balzac à l’orée des années 1830, écrivain très catholique et très royaliste ! Quant aux multiples anecdotes censées dévoiler les «causes secrètes» de l’assassinat, elles ont tout simplement été inventées de toutes pièces un demi-siècle après les faits par Mme de Maromme, une ardente légitimiste [4].


Dans cet essai, les élites, toutes corrompues, ne trouvent pas plus grâce aux yeux de l’auteur que les classes populaires, déshumanisées avec un dégoût qui ferait presque rougir de honte Gustave Le Bon et Hippolyte Taine réunis («la meute maratiste de chiens en furie abat, tue, massacre, extermine» (p. 32). Aveuglé par sa détestation, Onfray refuse de voir les sans-culottes autrement que comme des sauvages, gratifiés d’une conscience politique tout juste proportionnelle au volume de leur estomac («… le peuple ne veut ni la Liberté ni la République, il souhaite manger à sa faim, sans plus» (p.10).


Quelques heures de travail suffisent pourtant pour recenser la longue liste des travaux qui décrivent sans angélisme la lente politisation des Français au gré des multiples conflits du XVIIIe siècle. N’importe quel étudiant en histoire sait aujourd’hui que les sans-culottes passèrent la majeure partie de leur temps, non à massacrer ni à dévorer leurs ennemis, mais à inventer des pratiques démocratiques ou à participer au maintien de l’ordre. Onfray croit-il sincèrement que le cannibalisme fut une pratique courante pendant la Révolution française [5] ? Au fil des pages, tous les clichés défilent : comment Onfray peut-il définir le fédéralisme comme le refus du centralisme jacobin (p. 45) ? Comment peut-il réduire la Terreur à une immense giclée de sang due à des meurtriers en série comme Marat ou Sade (chapitre 9) ? Comment peut-il, dès la première page, expliquer la Révolution comme le résultat d’un effet papillon engendré par un orage ayant éclaté le… 13 juillet 1788 ?

(p. 13)


Quant à la Charlotte Corday d’Onfray, elle n’a tout simplement jamais existé… Si ce n’est sous la plume mélancolique des historiens des Années noires, hantés par le déclin et fascinés par les figures du nationalisme. Ainsi, l’héroïne de cet essai n’est qu’un triste avatar de la Viking et de l’Aryenne jadis célébrée par les historiens de l’Action française et de la droite collaborationniste qui crachaient sur le «Juif Marat», comme Jean de la Varende, Maurice d’Hartoy, le fondateur des Croix-de-Feu ou Pierre Drieu La Rochelle. Emboîtant le pas de ceux qui ont vomi leur dégoût du monde en trouvant refuge dans l’antilibéralisme, l’antiparlementarisme et les anti-Lumières, Onfray célèbre Corday comme une vierge romaine (depuis quand Onfray voit-il la virginité comme une vertu ?)… A ceci près, et ce n’est pas l’invention la moins piquante, que cette Charlotte-là devient une libertaire athée, sous l’unique prétexte qu’elle a refusé l’assistance d’un prêtre avant l’échafaud (p. 51) !


Onfray nous inflige ici son plus gros contresens. Ancienne pensionnaire bénédictine, Corday défendait en effet des opinions religieuses très conservatrices, méprisant les ordres mineurs, refusant tout contact avec le clergé constitutionnel, d’où son rejet d’un confesseur qui aurait prêté serment à la Constitution civile du clergé. Pour Charlotte Corday, l’assassinat de Marat est en partie un acte de foi destiné à faire d’elle une héritière des martyres chrétiennes.


Ce mauvais livre semble tendu vers un seul objectif : dénoncer la classe politique actuelle, présentée comme immorale, pourrie et vide de sens. Adepte de la «religion du poignard», Michel Onfray trahit pourtant l’inventeur de l’expression : Jules Michelet. En 1847, ce dernier avait choisi Charlotte Corday pour faire l’éloge de la résistance à l’oppression, en reprenant une idée proposée par Adolphe Thiers vingt ans plus tôt. [6] Mais le contexte était alors bien différent : ces deux historiens étaient confrontés à des régimes monarchiques autrement plus liberticides que le nôtre !


La victoire posthume de Charlotte Corday face à Marat dans la mémoire collective, indéniable, est comparée par Onfray à celle de la Résistance face à toutes les formes d’oppression et à «celle de tous ceux qui, aujourd’hui, opposent la vertu à la corruption politique» (p. 81). En comparant le 13 juillet 1793 au 18 juin 1940, Onfray, qui dédie son livre à un ancien résistant, prétend arracher les Français au nihilisme contemporain et provoquer le passage à l’acte. Notre époque de crise aiguë se traduit par un profond désir d’histoire. Tirant profit de cette désorientation, les trublions les moins scrupuleux de notre époque peuvent soudain s’ériger en visionnaires et faire feu de tout bois grâce à la complicité intéressée des médias. À la lecture de cet essai, il ne fait pas de doute que Michel Onfray relève de cette catégorie d’auteurs, confortablement placés en tête de gondole, mais qui représentent un réel danger du point de vue de la transmission des valeurs du savoir.



NOTES


[1] Guillaume Mazeau est maître de conférences en histoire moderne à l’Institut d’Histoire de la Révolution française (IHRF). Il a publié Le bain de l’histoire. Charlotte Corday et l’attentat contre Marat (1793-2009), Seyssel, Champ-Vallon, 2009. Le texte repris ici, avec l’autorisation de son auteur, a déjà fait l’objet d’une publication dans un recueil d’articles concernant plus particulièrement Onfray s’en prenant à Freud  (coord. E. Roudinesco) et intitulé Mais pourquoi tant de haine? Paris, Editions du Seuil, 2010, 

[2] Michel Onfray, La Religion du poignard. Eloge de Charlotte Corday, Paris, Galilée, 2009.

[3] Bernard-Henri Lévy, De la guerre en philosophie, Paris, Grasset, 2010.

[4] Voir Casimir-Perier, “La jeunesse de Charlotte Corday”, Revue des Deux Mondes, 1er avril 1862.

[5] La description que fait Onfray du massacre d’Henri de Belsunce (11 août 1789) est un morceau d’anthologie: “… un certain Hébert, homonyme du Cordelier, auteur du Père Duchêne et originaire d’Alençon, tranche les parties charnues du vicomte et les met sur le gril […]” (p. 18).

[6] Jules Michelet, Histoire de la Révolution française, Paris, Chamerot, 1847-1853, chapitre 4, “Une opinion exprimée se signale presque toujours par un coup de poignard” (Adolphe Thiers, Histoire de la Révolution française, Paris, Lecomte et Durey, 1823-1827, p. 261).











Guillaume Mazeau