SIMONNE  ÉVRARD
 


La lecture de ce texte consacré à la femme de Marat sera complétée par celle d’un document concernant sa sœur, Charlotte-Albertine, et par celle des deux documents

centrés sur les rôles de la veuve et de la soeur pour défendre sa mémoire et ses écrits.


par Charlotte Goëtz-Nothomb


© PÔLENORDGROUP



Ce texte s’appuie sur des documents qu’avait obtenus en son temps François Chèvremont en poursuivant des recherches sur les lieux de la jeunesse de Marat [1]. Il s’appuie aussi sur le Guide de lecture des Œuvres politiques de Marat (Jacques De Cock et Charlotte Goëtz-Nothomb, Bruxelles: Pôle Nord, 1989-1995). S’il leur emprunte leur prudence, il acte immédiatement son opposition aux racontars qui ont entraîné Simonne dans les «fables reloues», à savoir qu’elle ne pouvait être que sa «concubine», sa «maîtresse», sa «gouvernante», sa «servante», sa «cuisinière», voire son «esclave».[2]


Un portrait de Simonne Évrard ?

Des indications émanent de documents officiels : «Taille : 1m, 62, cheveux et sourcils bruns, front ordinaire, nez aquilin, yeux bruns, bouche grande, visage ovale» [3]. On trouve aussi «yeux gris, bouche moyenne» [4] et, plus familier, le témoignage d’une demoiselle âgée, habitant 33, rue de la Barillerie à Paris, où Simonne et Albertine Marat ont longtemps séjourné. Cette demoiselle se souvenait qu’Albertine possédait un portrait de Madame Marat et qu’il était joli. François Chèvremont en détenait-il une reproduction ? En tout cas, le portrait qu’il soumet à l’attention de Monsieur Goupil-Louvigny n’est pas celui d’Albertine dont il se différencie, expliquera cet ami d’Albertine, par le nez et des yeux en amande, plus grands. Sur Simonne Evrard, M. Goupil-Louvigny donnera cette précision :


«J’ai lieu de croire que la veuve Marat n’était pas une femme ordinaire, car sa belle-sœur m’en parlait avec enthousiasme. Albertine conservait religieusement tout ce qui lui avait appartenu. J’ai été personnellement chargé dans les dernières années de sa vie, quand la nécessité l’y obligea, de vendre divers objets et vêtements qui venaient d’elle, lesquels étaient d’une certaine élégance et d’une grande distinction.» [5]


Les origines de la famille Évrard

Le pays de Simonne est Tournus en Saône-et-Loire, où elle est baptisée le 6 février 1764, dans le quartier de la Pêcherie.


Baptême

Simonne, fille légitime de Sr Nicolas Evrard, charpentier en bateaux et de Dame Catherine Large, ses père et mère, a été baptisée le six février mille sept cent soixante quatre par le vicaire de Saint-André, soussigné. Le parrain a été Sr Jacques Rivaud, et la marraine Dame Simone Rivard qui ont signé avec le père présent.


Signé, Nicolas Evrard, Jacques Rivaud, Simone Rivard et Fontanel, vicaire [6]

Pour en savoir plus sur la famille Évrard, F. Chèvremont prend contact, en 1866, avec la mairie de Tournus. Le maire charge alors un certain Monsieur Bompas, ancien notaire, de réagir. La première lettre qu’envoie ce notaire contient quelques renseignements utiles, tout en sacrifiant à la légende noire sur Marat, dans un style si outrancier qu’il fait presque rire. Ainsi Monsieur Bompas évoque les «vils restes de Marat traînés dans les égouts» ou, concernant Simonne, affirme :  «elle a d’abord été la maîtresse, puis la femme du sanguinaire Marat. Son amant avait changé son prénom, il lui donnait celui d’Albertine».

Devant de telles extravagances, Chèvremont prend le parti de la diplomatie. Il sait que M. Bompas a essayé de prendre contact avec Alphonse de Lamartine sur le même sujet, mais que ce dernier n’a jamais daigné lui répondre. Habilement, Chèvremont insiste donc sur la valeur des «consciencieuses investigations» que ne font pas toujours les romanciers. Dès lors, le notaire lui transmet quelques précisions, émanant des registres locaux. [7]


Le père de Simonne, Nicolas Évrard, né à Tournus le 4 mai 1724, s’est marié deux fois. De son union avec Catherine Baret, il a eu une fille : Philiberte (née le 28 février 1762) et de son second mariage avec Catherine Large, trois filles : Simonne (née le 6 février 1764), Etiennette (née le 4 octobre 1766) et Catherine (née le 16 septembre 1769). Nicolas Évrard était ouvrier-charpentier en bateaux et habitait une maison sise quartier de la Pêcherie, paroisse Saint-André, sur le quai du Nord, à Tournus. Il était propriétaire de sa maison. Sa seconde femme,  Catherine Large, possédait, elle, un bois taillis à Charne et une autre terre, sans grande valeur, à cinq kilomètres de Tournus.


Concernant les études des fillettes, le plus vraisemblable est qu’elles aient bénéficié d’une certaine instruction à l’école gratuite de l’hospice de charité de Tournus.


En 1774, Catherine Large décède et, le 18 février 1776, c’est leur père, Nicolas, qui meurt. Philiberte a 14 ans, Simonne, 12, Etiennette, 10 et la petite Catherine, 7 ans. On ignore qui a été désigné pour le tutorat, mais la tradition orale veut qu’ensuite, les quatre orphelines gagnent Paris où une dame de Tournus aurait ouvert un atelier attenant à une lingerie ou à un magasin de nouveautés et leur aurait procuré du travail.

Plus tard, des actes signalent qu’Etiennette épouse un cuisinier, Antoine Bezancenot, et Catherine, un ouvrier imprimeur, Jean-Antoine Corne.


La rencontre entre Jean-Paul Marat et Simonne Évrard – Leur union

Marat a fait la connaissance de Simonne avant 1er janvier 1792, date qui figure sur la promesse de mariage qu’il dédie à son amie. Ce texte se retrouve dans les papiers mis sous scellés après l’assassinat.. [8] Marat l’a rédigé avant un départ annoncé pour l’Angleterre.


Les belles qualités de Mlle Simonne Evrard ayant captivé mon cœur dont elle receu l’hommage, je luy laisse pour gage de ma foy, pendant le voiage que je suis forcé de faire à Londres, l’engagement sacré de luy donner ma main, immédiatement après mon retour. Si toute ma tendresse ne luy suffisoit pas pour garant de ma fidélité, que l’oubly de cet engagement me couvre d’infamie.


A Paris ce 1 janvier 1792      J.P. Marat l’ami du peuple


Ce texte est également publié par le Journal de La Montagne, organe qui contribuera, à diverses reprises, à transmettre au public des documents précis concernant Marat. C’est encore dans ce Journal qu’on trouvera, le 23 juillet 1793, le témoignage d’un citoyen Guirault qui prend la peine d’évoquer, non sans romanesque, les circonstances possibles de cette cérémonie. Un document à prendre avec vigilance, bien entendu.


«Marat, qui ne croyait pas qu’un vain cérémonial formât l’engagement du mariage, voulant néanmoins ne pas alarmer la pudeur de la citoyenne Evrard, l’appela par un beau jour à la croisée de sa chambre ; serrant sa main dans celle de son amante, prosternés tous les deux à la face de l’Etre suprême, «C’est dans le vaste temple de la nature, lui dit-il, que je prends pour témoin de la fidélité éternelle que je te jure, le Créateur qui nous entend.»  


Contrairement à maints commentateurs, l’historien Louis Reichenthal Gottschalk [9] prend très au sérieux cette cérémonie et l’amour qui unira jusqu’à la mort Jean-Paul Marat et Simonne Evrard. La suite des événements, la lucidité de Simonne sur l’esprit politique de son mari et le rôle éminent qu’elle jouera après l’assassinat confirment cet avis :


«… Simonne Evrard fut tout à fait sa femme, sauf de nom, dans la dernière année environ de sa vie. Il connaissait la famille Evrard qui l’avait accueilli en plusieurs circonstances dangereuses. Simonne Evrard se fiança officiellement avec lui en décembre 1791 (bien que le document soit daté du premier de l’an 1792) quand il partit pour l’Angleterre. […] Vers le début de 1792, il prit Simonne comme femme à la face de l’Etre suprême… dans le vaste temple de la nature.»


Au moment des «fiançailles», Simonne a presque 28 ans et Marat bientôt 48. Simonne intervient dans la vie de Marat à un moment où il manque de soutien à tous points de vue : il est très isolé, ses positions sont éloignées de celles des courants patriotes et sa situation financière est tout à fait précaire.


L’isolement de Marat, sa stratégie politique

Le roi vient d’accepter la Constitution. Dans le numéro 554 de L’Ami du Peuple du 15 septembre 1791, Marat a écrit un texte intitulé Parallèle de l’ancien et du nouveau régime, où il affirme : «On nous berce ridiculement des grands mots de LIBERTE ; or, jamais nous ne fûmes plus esclaves», marquant ainsi la fin d’une période de la révolution.

Le 22 septembre, le Journal de la Cour et de la Ville signale que «Marat dit adieu à son ingrate patrie dans son n° 555 ; il annonce son départ pour l’Angleterre qui se trouvera incessamment peuplée de tous nos journalistes incendiaires.»


Mais que fait vraiment Marat ? Cette question est importante pour comprendre ce que peut être une attitude politique. Certes, il dit qu’il s’en va, mais nombre d’éléments portent à croire qu’il s’agit surtout là d’un positionnement tactique. De ce qu’il nomme métaphoriquement son «souterrain», il pouvait mener un combat avec ceux et pour ceux qui, à l’extérieur, le soutenaient. Mais à présent la Constitution, ce «monument de despotisme», vient d’être acceptée par le roi, elle est fêtée par un peuple encore bien prompt à se tromper de réjouissances et qui délaisse son Ami. L’entourage même de Marat s’est endormi dans la liesse générale.

Marat poursuit donc très seul, coûte que coûte, L’Ami du Peuple jusqu’en décembre 1791. Et il adopte un nouveau ton. Au peuple, absent et soumis, «d’humeur douce» dit Marat, il parle comme on parle aux enfants, il leur raconte des histoires : leur ami va devoir partir un moment… mais ce sera pour trouver un moyen afin que tout aille mieux… Cette nouvelle tonalité, déjà clairement exprimée dans le n° 560 [10], ne manque pas d’astuce : puisque les hochets sont à l’ordre du jour, autant les agiter à fond !


Je ne lui [à la nation] parlerai donc plus de ses justes vengeances contre les ennemis de son repos, puisqu’elle est d’humeur assez douce pour laisser égorger impunément ses membres infortunés, mais je continuerai à éclairer les machinations ténébreuses des scélérats acharnés à sa perte et à chercher les moyens de les déjouer. Je ferai plus, je proposerai les moyens de ramener peu à peu les ennemis avec lesquels nous sommes forcés de vivre, en les amusant par des hochets, après leur avoir ôté la puissance de nous perdre.


Ce changement ne signifie donc nullement que Marat renonce à ses positions. Non, il estompe la face offensive et véhémente de l’Ami du peuple. L’acceptation de la Constitution, la mise en place d’un pouvoir ministériel tout-puissant qui a ses entrées à l’Assemblée comme aux Jacobins, les manœuvres en faveur de la guerre, les spéculations à grande échelle sur les denrées coloniales, les scissions au sein des Cordeliers confirment Marat dans l’opinion que le gouvernement est vicié dans ses fondements, que «la machine politique » [11] est enrayée. 


Dans sa Réponse aux détracteurs de l’Ami du Peuple, Albertine Marat décrira cette année 1791 comme une année particulièrement pénible pour son frère. Et elle reconnaîtra à Simonne Évrard le mérite de lui avoir maintenu la tête hors de l’eau. La situation devient, en effet, tellement tendue, que le Journal ne paraît plus.


Il est avéré que Marat a bénéficié de l’hospitalité des sœurs Évrard. On sait aussi, par une brochure intitulée Jacques Roux à Marat [12], publiée après l’assassinat que, craignant d’abuser de l’hospitalité de cette famille, Marat a passé six jours chez Jacques Roux, lequel se servira d’ailleurs de cet argument pour infléchir la virulente critique politique que lui a adressée Marat juste avant sa mort. On sait enfin qu’au début de mars 1792, Marat écrit aux Cordeliers, à Robespierre, à Chabot, pour les inciter à ouvrir des souscriptions en faveur de l’impression de ce fameux ouvrage, dont toute trace a disparu, L’École du Citoyen. [13] On trouve de puissantes sollicitations en faveur d’un plan de soutien dans l’organe des Cordeliers, les 18 mars, 5 et 7 avril 1792. Mais c’est à Simonne Évrard que l’on devra la reprise des publications.


L’intervention efficace et motivée de Simonne

Comment une ouvrière sans fortune a-t-elle bien pu aider Marat avec tant de compétence? Pour les moyens financiers, une piste mérite tout notre intérêt. Philiberte, la demi-sœur de Simonne avait épousé un certain M. Persicot et vivait à Naples. Elle y meurt sans enfants, laissant un héritage à Simonne, Catherine et Etiennette. Simonne aurait alors proposé à ses deux sœurs d’être la seule héritière de Philiberte, leur abandonnant, en contrepartie, sa part dans l’héritage parental à Tournus, ce qu’entérinent les actes notariés datant de 1813, au moment où ces biens sont mis en vente [14]. Cette disposition met Simonne en possession immédiate d’une somme avec laquelle elle peut soutenir l’édition des Placards en août-septembre 1792 et financer en partie la reprise du journal à la fin de septembre.


En août 1792, Marat se remet en selle, il obtient que le comité de surveillance de la Commune mette à sa disposition des presses, en dédommagement de celles qui lui avaient été enlevées par La Fayette. Mais avoir des presses ne signifie pas disposer d’une imprimerie. L’installation de celle-ci se fera dans une partie du rez-de-chaussée du cloître des Cordeliers presque en face de son domicile, 30 rue des Cordeliers. De son domicile ?

La comparution de Simonne Évrard, après l’assassinat, apporte des précisions :


… par-devant nous est comparue la citoyenne Simonne Evrard, majeure, demeurant dans l’appartement où nous sommes [30 rue des Cordeliers] laquelle nous a dit et déclaré qu’elle est locataire dudit appartement qu’elle tient à loyer du citoyen de Lafondée, que tous les meubles et effets qui le garnissent lui appartiennent à l’exception des glaces et des papiers qui appartiennent audit de Lafondée et des papiers, linges et hardes à l’usage dudit défunt Marat et autres effets qu’elle offre nous indiquer et représenter pour effectuer sur iceux seulement l’apposition de nosdits scellés et nous a représenté la quittance de son terme de loyer dudit appartement échu le premier janvier dernier en date dudit jour signé de Lafondée déclarant ne pouvoir dans ce moment nous représenter la quittance de ses loyers du terme dernier attendu l’état où l’a mise la perte dudit citoyen Marat et a signé

S. Evrard


Marat habite donc au domicile de Simonne, ce qu’elle-même précise dans la déclaration du 26 juillet 1793 :

… que lorsque le citoyen Marat est venu habiter avec elle, il était alors dans la plus grande détresse; que pour l’intérêt de la patrie et pour l’aider dans l’impression et distribution de son journal elle a consommé la plus grande partie de sa fortune pour raison de quoi elle fait la présente déclaration pour lui servir et valoir ce que de raison. [15]


L’imprimerie ne sera fonctionnelle qu’en septembre 1792; les premiers Placards sortent encore des imprimeries de Feret ou de Gelé.


À la même période, le ministre de l’Intérieur, Jean-Marie Roland de la Platière, obtient de l’Assemblée des fonds considérables pour la presse «patriotique». Marat n’hésite pas un instant, il s’empresse d’en demander une partie au ministre pour son journal, mais bernique ! Ce qui intéresse Roland, c’est une presse qui le soutienne, lui et la «faction des Hommes d’Etat», comme Marat a fini par les nommer. [16] Marat ne fait ni une ni deux, il demande alors, par pamphlet, des sous… au duc d’Orléans, et cette provocation est affichée sur tous les murs de Paris !

Dans la réalité, les véritables «subsides» viendront de Simonne. Par la suite, le Journal s’autofinancera à nouveau et, grâce à l’indemnité de député dont Marat va bientôt bénéficier, Simonne et lui mettront en chantier l’édition française des Chaînes de l’Esclavage. Dans la foulée, ils établiront le plan d’édition des Œuvres Politiques et Patriotiques, dont le Prospectus paraît dans le courant du mois d’octobre 1792. On comprend ainsi qu’après le meurtre de Marat, Simonne se soit trouvée en première ligne pour reprendre un projet sur lequel elle avait déjà longuement travaillé avec lui.

Rue des Cordeliers, au cœur de la section du Théâtre-Français

La vie de Marat et de Simonne Évrard connaît, dans les mois qui suivent et jusqu’à l’assassinat, un grand nombre d’événements et de retournements de situations. Même si Marat est contraint de loger parfois ailleurs qu’au 30, rue des Cordeliers, l’imprimerie, elle, reste toujours au même endroit. Et bien évidemment, Marat revient dès que possible près de sa compagne et de ses collaborateurs. Dans cette section du Théâtre-Français, il est un personnage connu et les documents indiquent qu’il ne fut jamais dénoncé, puisqu’en avril 1793, Louis-Jérome Gohier, ministre de la Justice, propose à la Convention de faire suivre tous les colporteurs du Journal de la République française, pour savoir où il se cache [17]. En outre, même si Marat a toujours gardé à leur égard une grande autonomie et compte en leur sein des adversaires, le Club des Cordeliers, tout proche, et les Jacobins, dont il sera même un moment président, le soutiennent dans certaines circonstances.


Le domicile de Simonne sert donc d’annexe à l’atelier d’imprimerie, la maison étant à la fois ouverte vers l’extérieur et sous contrôle. Ainsi Marie-Barbe Aubain qui aura des soucis avec la justice en 1794 (en même temps que Simonne et Albertine) est à la fois ouvrière à l’imprimerie et portière. Catherine Evrard (21 ans), la sœur cadette de Simonne, vit avec le couple et participe aux travaux comme à la surveillance. Marat, même malade, a une vie sociale dense : il provoque des rencontres rue des Cordeliers ou y reçoit des délégations. Le 12 juillet 1793, mandatés par les Jacobins, le peintre Jacques-Louis David et Nicolas-Sylvestre Maure sont venus prendre des nouvelles de sa santé.

Les divers témoignages qu’on trouve dans le procès-verbal des scellés [18] se recoupent pour préciser l’entourage de Marat et les mesures de sécurité prises pour le protéger.


Le moment de l’attentat

Regroupant les informations concordantes qui proviennent des témoignages rendus lors de l’instruction et du procès de Charlotte Corday, l’historien Guillaume Mazeau donne cette description très précise des circonstances de l’attentat :


Vers 19h.30, outre Corday et Marat, cinq personnes sont présentes dans l’appartement. Marat vient à peine de faire entrer Corday [19] dans son cabinet. Dans l’antichambre contiguë, Marie-Barbe Aubain, la portière de l’immeuble, revient de la chambre où Catherine Evrard lui a fait lire un journal modéré, et retourne à son travail : elle doit plier les derniers exemplaires du Publiciste de la Révolution française, à peine sortis des presses voisines. Elle est aidée par le commissionnaire Laurent Bas, qui s’apprête à les porter ensuite au ministère de la Guerre. Catherine Evrard sort du cabinet où elle vient de donner à boire à Marat. Elle entre dans la cuisine, où Jeannette Maréchal saisit une cuillère pour écraser de l’argile mélangée à de l’eau d’amande. Cette mixture doit soulager les douleurs de peau dont souffre Marat. Quant à Simonne Evrard, elle se dirige vers le cabinet de toilette, dont la porte a été laissée entrouverte. C’est à ce moment précis que retentit le cri de Marat.


Le 29 juillet 1793, Simonne Évrard elle-même a fait une déposition sur la journée du 13 juillet, devant le Tribunal révolutionnaire, en présence de Charlotte Corday. On retrouve la trace de ce témoignage, confirmé par sa soeur Catherine, dans le n° 210 du Moniteur de ce 29 juillet 1793 :


La citoyenne Evrard (Simonne) dépose que l’accusée s’est présentée le matin du 13 juillet chez le citoyen Marat, où elle, déposante, demeurait; qu’elle a écrit une lettre qui l’a fait recevoir le samedi à 8 heures du soir; qu’un cri, parti du cabinet où se trouvait le bain de Marat, l’a fait accourir; qu’elle a trouvé l’accusée debout contre un rideau de l’antichambre, qu’elle l’a prise par la tête et qu’elle a appelé des voisins; que ces voisins étant venus, elle a couru à Marat qui l’a regardée sans rien dire; qu’elle a aidé à le sortir du bain et qu’il a expiré sans proférer une parole.


Après la mort de Marat

Après l’assassinat, Simonne va se trouver au centre d’un tourbillon qu’elle va affronter très seule [20] et où vont se mêler les cérémonies de l’enterrement, les commémorations un peu partout en France, les mises sous scellés successives et, dans le même temps, les tentatives les plus hardies pour dénaturer les apports de Marat, voler sa notoriété et celle de son journal. Le samedi 13 juillet, Claude-Louis Thuillier, juge de paix de la section du Théâtre-Français et Antoine-Marie Berthout, secrétaire greffier se rendent rue des Cordeliers dans le but d’apposer les scellés sur les meubles et les effets appartenant à Marat, afin de conserver les droits des «appelés à la succession dudit citoyen Marat, à la conservation des droits de tous autres qu’il appartiendra.»

Commence alors la première mise sous scellés de deux placards d’armoire, d’une bibliothèque, d’un secrétaire, d’une commode, d’une toilette, de deux consoles en acajou, de deux sphères, d’une boîte dans laquelle il y a une machine électrique et d’un lit en fer. Simonne Évrard fait les réserves d’usage concernant les meubles qui lui appartiennent et qui n’ont été scellés qu’à raison des papiers qu’ils pouvaient contenir. Les scellés sont «laissés en la charge et garde de ladite Simonne Evrard, qui s’est du tout chargée et rendue gardienne pour le représenter quand elle en sera requise comme dépositaire judiciaire.»


Albertine (33 ans) et Jean-Pierre (25 ans) Marat arrivent enfin à Paris après la deuxième levée des scellés. Avant toute chose, par une lettre datée du 22 août 1793 et publiée le 26 dans le Journal de La Montagne, ils réaffirment qu’ils considèrent Simonne comme la femme de Marat et leur «sœur».


Mais avant cela, Simonne Évrard est surtout connue de ses contemporains par l’apparition qu’elle fait, le 8 août 1793, à la tribune de la Convention nationale, où elle est introduite par Robespierre en personne. L’adresse qu’elle destine à la Convention montre qu’elle est très au courant de l’ensemble du contexte politique passé et présent et sait combien son rôle, et bientôt celui de la sœur de Marat, Albertine, seront délicats. Il faut noter qu’à ce moment, le titre de veuve ne lui est contesté par personne, alors qu’au sein même de l’Assemblée, les ennemis de Marat sont nombreux : Carra, Ducos, Dulaure, Jacques Roux, Leclerc…


Je ne viens point vous demander les faveurs que la cupidité convoite ou que réclame l’indigence. La veuve de Marat n’a besoin que d’un tombeau. Avant d’arriver à ce terme heureux des tourments de ma vie, je viens vous demander justice des attentats nouveaux commis contre la mémoire du plus intrépide et du plus outragé des défenseurs du peuple. Ces monstres, combien d’or ils ont prodigué! Combien de libellistes hypocrites ils ont stipendié pour couvrir son nom d’opprobre! Avec quel horrible acharnement ils se sont efforcés de lui donner une existence politique colossale et une célébrité hideuse, dans la seule vue de déshonorer la cause du peuple, qu’il a fidèlement défendue; aujourd’hui tout couverts de son sang, ils le poursuivent jusqu’au sein du tombeau; chaque jour, ils osent encore assassiner sa mémoire, ils s’efforcent à l’envi de peindre sous les traits d’une héroïne intéressante le monstre qui plongea dans son sein le fer parricide. On voit jusque dans cette enceinte les plus lâches de tous les folliculaires, les Carra, les Ducos, les Dulaure, la vanter sans pudeur dans leurs pamphlets périodiques, pour encourager ses pareilles à égorger le reste des défenseurs de la liberté. Je ne parle point de ce vil Pétion qui, à Caen, dans l’assemblée de ses complices, osa dire à cette occasion que l’assassinat était une vertu. Tantôt la scélérate perfidie des conspirateurs, feignant de rendre hommage à ses vertus civiques, multiplie à grands frais d’infâmes gravures, où l’exécrable assassin est présenté sous des traits favorables, et le martyr de la patrie défiguré par les plus horribles convulsions. Mais voici la plus perfide de leurs manoeuvres: ils ont soudoyé des écrivains scélérats qui usurpent impudemment son nom et défigurent ses principes, pour éterniser l’empire de la calomnie dont il fut la victime! Les lâches! ils flattent d’abord la douleur du peuple par son éloge, ils tracent quelques peintures vraies des maux de la patrie, ils dénoncent quelques traîtres voués à son mépris; ils parlent le langage du patriotisme et de la morale, afin que le peuple croie encore entendre Marat; mais ce n’est que pour diffamer ensuite les plus zélés défenseurs qu’il ait conservés; c’est pour prêcher, au nom de Marat, des maximes extravagantes que ses ennemis lui ont prêtées, et que toute sa conduite désavoue.


Je vous dénonce en particulier deux hommes, Jacques Roux et le nommé Leclerc, qui prétendent continuer ses feuilles patriotiques et faire parler son ombre pour outrager sa mémoire et tromper le peuple; c’est là qu’après avoir débité des lieux communs révolutionnaires, on dit au peuple qu’il doit proscrire toute espèce de gouvernement; c’est là qu’on ordonne en son nom d’ensanglanter la journée du 10 août, parce que de son âme sensible, déchirée par le spectacle des crimes de la tyrannie et des malheurs de l’humanité, sont sortis quelquefois de justes anathèmes contre les sangsues publiques et contre les oppresseurs du peuple; ils cherchent à perpétuer après sa mort la calomnie parricide qui le persécutait et le présentait comme un apôtre insensé du désordre et de l’anarchie. Et qui sont ces hommes qui prétendent le remplacer? C’est un prêtre qui, le lendemain même du jour où les députés fidèles triomphèrent de leurs lâches ennemis, vint insulter la Convention nationale par une adresse perfide et séditieuse; c’est un autre homme non moins pervers, associé aux fureurs mercenaires de cet imposteur. Ce qui est bien remarquable, c’est que ces deux hommes sont les mêmes qui ont été dénoncés par lui, peu de jours avant sa mort, au Club des Cordeliers, comme des gens stipendiés par nos ennemis pour troubler la tranquillité publique et qui, dans la même séance, furent chassés solennellement du sein de cette société populaire.


Quel est le but de la faction perfide qui continue ces trames criminelles? C’est d’avilir le peuple qui rend des hommages à la mémoire de celui qui mourut pour sa cause, c’est de diffamer tous les amis de la patrie, qu’elle a désignés sous le nom de Maratistes ; c’est de tromper peut-être tous les Français de toute la république qui se rassemblent pour la réunion du 10 août, en leur présentant leurs écrits perfides dont je parle comme la doctrine du représentant du peuple qu’ils ont égorgé; c’est peut-être de troubler ces jours solennels par quelque catastrophe funeste. Dieux! quelle serait donc la destinée du peuple, si de tels hommes pouvaient usurper sa confiance! Quelle est la déplorable condition de ses intrépides défenseurs, si la mort même ne peut les soustraire à la rage de leurs assassins! Législateurs, jusqu’à quand souffrirez-vous que le crime insulte à la vertu? D’où vient aux émissaires de l’Angleterre et de l’Autriche cet étrange privilège d’empoisonner l’opinion publique, de dévouer les défenseurs de nos lois aux poignards et de saper les fondements de notre république naissante?  Si vous les laissez impunis, je les dénonce ici au peuple français, à l’univers. La mémoire des martyrs de la liberté est le patrimoine du peuple; celle de Marat est le seul bien qui me reste; je consacre à sa défense les derniers jours d’une vie languissante. Législateurs, vengez la patrie, l’honnêteté, l’infortune et la vertu, en frappant les plus lâches de tous leurs ennemis.


Lors des cérémonies qui auront lieu après la mort de Marat, on trouvera dans la bouche de divers orateurs cette reconnaissance de la place de Simonne: «sa compagne inséparable», dira Alexandre Rousselin, «sa compagne chérie», dira le frère de Le Peletier, son «épouse digne et chérie», dira le citoyen Hiver.

Et dans sa Réponse aux détracteurs de l’Ami du Peuple, Albertine Marat, elle aussi, parle d’elle avec estime et de l’affection:


Ne trouvant de secours qu’auprès des personnes peu fortunées, il eût succombé à ses malheurs. Peuple, ton bon génie en décida autrement: il permit qu’une femme divine, dont l’âme ressemblait à la sienne, consacrât sa fortune et son repos, pour te conserver ton ami.

Femme héroïque, reçois l’hommage que tes vertus méritent: oui, nous te le devons. Enflammée du feu divin de la liberté, tu voulus conserver son plus ardent défenseur. Tu partageas son sort et ses tribulations: rien ne pût arrêter ton zèle; tu sacrifias à l’Ami du peuple et la crainte de ta famille et les préjugés de ton siècle. Forcée ici de me circonscrire, j’attendrai l’instant où tes vertus paraîtront dans tout leur éclat.


Du texte même de l’intervention de Simonne devant la Convention, on retiendra encore qu’elle évoque avec précision ce que Marat entendait par les exigences d’une attitude politique, celle-ci requérant à ses yeux une formation sérieuse et permanente.


La suite des événements qui concernent Albertine Marat et Simonne Évrard, les retrouve unies dans la défense de leur frère et époux et dans le projet de publier enfin ses Œuvres Politiques et Patriotiques.


NOTES

[1] Pour les documents inédits cités ici, Voir sur ce site, l’article sur François Chèvremont et le PDF du Fonds Chèvremont à la British Library.

[2] Appellations distribuées, entre autres, par Michelet, Lamartine, Esquiros, Vatel, Defrance, Lacroix, Lenôtre.

[3] Procès-verbal de l’apposition des scellés, 30 rue des Cordeliers, après l’assassinat de Marat. AN F/7 4385.

[4] Archives de la Préfecture de Police – Interrogatoire de Simonne Évrard – Livre d’écrou de Sainte-Pélagie, 1801.

[5] Lettre de M. Goupil-Louvigny à François Chèvremont du 11 juin 1866. Voir sur ce site, dans la Rubrique Travaux biographiques, le document “Correspondance entre F. Chèvremont

et M. Goupil-Louvigny”

[6] Extraits des registres et actes de naissance de la ville de Tournus.

[7] Voir, en particulier, deux lettres entre le notaire Bompas et François Chèvremont en juillet 1866.

British Library, Fonds François Chèvremont – Dossier 9 – Correspondance relative à Simonne Évrard – 9.1.

[8] Ce texte est recopié sur l’original manuscrit, trouvé lors de la levée des scellés dans l’appartement de Simonne Évrard, le 26 juillet 1793. Le procès-verbal rédigé par l’huissier indique que l’on pouvait trouver dans un petit portefeuille déposé dans un secrétaire «une promesse de mariage de la part dudit citoyen Marat en vers ladite citoyenne Evrard écrite en entier et signée de la main dudit Marat et dont nous avons à la requisition de ladite citoyenne Evrard et en présence desdits citoyens Drouet, Guffroy, Dubois, Hebert, Bergot et autres citoyens fait lecture et qui est ainsi conçue». Suit le texte repris ci-dessus. Archives de la Seine D11 U1 18.

[9] Gottschalk Louis Reichenthal, Jean-Paul Marat, l’Ami du peuple ; traduit de l’anglais (Jean-Paul Marat : a study in radicalism) par G. Léon, Paris : Payot, Bibliothèque historique, 1929.

[10] Pour une caractérisation de cette période, voir le Guide de lecture des Œuvres Politiques de Marat 1789-1793, Bruxelles : Pôle Nord, tome VI, pp. 1083*-1086*.

[11] On trouve, dans le journal de Marat des références à l’expression «machine politique» aux pages 3270-3271, 3295, 3311, 3553, 3564, 3570, 3587, 3615, 3630, 3639, 3652-3653, 3705-3706 de l’édition De Cock-Goëtz des Œuvres Politiques de Jean-Paul Marat, op. cit., Guide de lecture, tome VI, pp. 1122*-1126*.

[12] « … il y a environ quinze mois tu envoyas chez moi (écrit Jacques Roux en juillet 1793) un citoyen… M. Legros, car c’est le nom que tu portais….» - Jacques Roux à Marat, BnF Ln27 18057. Ce document indique formellement une période de clandestinité soutenue en mars-avril 1792, mais confirme aussi que Marat connaissait les sœurs Évrard avant cette date.

[13] L’ouvrage L’École du Citoyen est encore mentionné dans les scellés posés après la mort de Marat. Il est prévu qu’il sera imprimé dans le cadre de l’édition des Œuvres Politiques et Patriotiques que Simonne Évrard tentera de reprendre. Et puis, il disparaît…

[14] Lettre de M. Bompas à François Chèvremont de juillet 1866. British Library – Fonds François Chèvremont – Dossier 9 – Correspondance relative à Simonne Évrard – 9.1.

[15] Archives de la Seine - Procès-verbal de la pose et de la levée des scellés au domicile de Marat,

les 13, 14, 18, 19 et 26 juillet 1793.- D11 U1 18.

[16] Voir Perroud Claude, «Roland et la presse subventionnée», Révolution française, LXII, 1912. Avant l’emploi de la dénomination «faction des Hommes d’Etat», Marat emploie successivement «faction Brissot» (trop personnel), «faction des députés de Paris et de la Gironde» (trop compliqué et inexact car elle ne comprend ni tous les députés de Paris, ni tous les Girondins). Le terme «Girondins» l’emporte quand ce parti lui-même polarise l’opposition sur le débat Paris-Province.

[17] Archives Nationales BB30 24, 21 avril 1793. Pour la période fin 1792-juillet 1793, voir le Guide de lecture des Œuvres Politiques, op.cit., tome X.

[18] Sur la Rue des Cordeliers et le quartier environnant, voir Mazeau Guillaume Le bain de l’histoire – Charlotte Corday et l’attentat contre Marat 1793-2009, Paris, Champ Vallon, 2009 , pp. 54-64 ; les travaux de Garrioch David, dont The Making of Revolutionary Paris, Berkeley : University of Columbia Press, 2002 ; ceux de Burstin Haïm, dont L’invention du sans-culotte. Regards sur le Paris révolutionnaire, Paris : Odile Jacob, 2005.

On peut consulter sur le net les témoignages de Simonne Évrard, Catherine Évrard, Laurent Bas, commissionnaire, Marie Barbe Aubain, portière et ouvrière, Jeannette Maréchal, cuisinière…

[19] Comment Corday a-t-elle été annoncée ? On sait que c’est Marat lui-même qui demande qu’on la laisse entrer. Sans doute le sujet de sa requête l’intéresse-t-il, mais on peut aussi remarquer que la meurtrière porte les prénoms de deux de ses sœurs : Marianne et Charlotte.