La fable du petit émeutier cannibale


Ghislain Smet


© POLENORDGROUP



La fable sur Jean-Paul Marat, dévoyé depuis l’enfance, a été lancée à partir d’une émeute, qui a secoué Neuchâtel en 1767.


Un différend sur des points de gestion des finances entre le roi de Prusse et les autorités neuchâteloises, en particulier sur la question du renouvellement des baux fermiers, avait suscité une crise. Disons, dans les grandes lignes, que pour faire prévaloir un mode de perception de taxes plus en sa faveur, le roi avait envoyé deux émissaires, mais comme ceux-ci s’étaient montré maladroits et incompétents, le roi avait pris d’autorité une mesure afin d’être assuré d’un capital et d’intérêts plus importants.

Cette mesure va provoquer une levée de boucliers dans la Principauté : le Conseil d’État, les Quatre-Bourgeoisies et les Neuchâtelois eux-mêmes vont la considérer comme une atteinte fondamentale et inadmissible au principe d’inaliénabilité reconnu par Frédéric II en 1707. Le roi décide alors de soumettre le litige à l’arbitrage de Berne. Le procureur-général, défenseur des intérêts de Frédéric II, Claude Gaudot et la Bourgeoisie de Neuchâtel s’affrontent devant les juges bernois. Gaudot apparaît comme un juriste sec et peu conciliant et les Quatre-Ministraux neuchâtelois ne cèdent rien. Mais la sentence de Berne va condamner sans appel la Ville de Neuchâtel, ce qui provoque un mouvement de révolte sans précédent. Le roi demande alors à Berne d’occuper militairement la Principauté. 9.000 hommes sont déployés sur la frontière orientale et un ultimatum est transmis, fixé au 24 avril 1768.

Quelques jours avant la date fatidique, les Bourgeoisies de Neuchâtel et de Valangin s’inclinent. Mais alors, comble de maladresse, le roi désigne Claude Gaudot lui-même comme lieutenant-gouverneur de la Principauté. Celui-ci prend ses quartiers à Neuchâtel le jour même de l’échéance de l’ultimatum. Et ce même jour, il est assassiné.


En raison de l’appui que toute la famille Mara devait à George Keith, précédent gouverneur au nom du roi de Prusse, mais doté d’une carrure beaucoup plus diplomatique, en raison aussi des sympathies de «Milord Maréchal» dans le milieu de la Société Typographique et en dépit de l’impopularité notoire de Claude Gaudot, Jean et Louise Mara prennent soin de rester à l’écart de ces intrigues et condamnent ouvertement les excès.


Pourtant, aux dires de commentateurs suisses, leur fils Jean-Paul s’y trouverait, lui, sérieusement mêlé.


La maison de Gaudot ayant été forcée, on la mit au pillage. Je vis jeter par les fenêtres, au milieu du tumulte et d’un vacarme horrible, les meubles, les pendules, les glaces ; je vis de petits polissons attroupés, conduits par un chef de leur âge, attacher un chat tout vivant à la sonnette du magistrat, objet de la haine publique. Il me semble encore voir ce chef imberbe, qui depuis a acquis une si affreuse célébrité, exciter ce ramas de petits furieux à des violences pour lesquelles ses faibles mains étaient impuissantes. Le lendemain se révélèrent encore les inclinations de cet enfant, qui devint si fameux dans les troubles de la France, vingt-cinq ans plus tard. On le vit se glisser furtivement dans le cimetière, et enlever les planches qui retenaient la terre de la fosse creusée pour recevoir le cadavre de  Gaudot ; et après l’avoir ainsi comblée, se répandre avec une sorte de joie féroce, dans la ville. Il me semble l’entendre encore, au moment où l’on allait déposer les restes du malheureux avocat-général dans sa dernière demeure, fredonner d’une voix de petit cannibale, un air qui avait pour refrain : “La terre le refusera ; la terre ne le recevra pas !”Cet enfant, qui déjà préludait à une épouvantable célébrité, c’était Marat ! [1]


On éprouve de l’étonnement devant la rapidité avec laquelle certains auteurs font entrer dans leurs chaussures idéologiques des faits qui s’y refusent absolument, car en 1768, Jean-Paul Marat a 25 ans et il a quitté Neuchâtel depuis 9 ans ! Il ne peut donc être ce chef imberbe qui depuis a acquis une si affreuse célébrité ni cet enfant qui devint si fameux dans les troubles de la France.


La vérité est autre. L’enfant difficile qui a participé à la révolte et occasionné à ses parents de sévères ennuis est son frère Pierre, né à Peseux dix ans après lui, un enfant dont le destin est marqué de drames. En 1754, Pierre a un petit frère qui meurt deux ans plus tard. Une période très difficile dans la vie de toute la famille. En 1763, un autre fait grave le concerne physiquement et moralement : il est éborgné ! Le Manuel du Conseil d’État signale en effet une plainte de Jean Mara contre un certain boucher Collin qui a crevé un œil à un de ses fils :


Sur la Requete du Sieur Jean Mara habitant en cette Ville, priant ledit Conseil de donner des Ordres qu’il jugera nécessaires pour que le dit [nomé] Collin, Boucher, qui a Crevé un œil à un de ses fils, en lui jetant une pierre, Soit châtié & punis Comme il convient. Surquoy après avoir délibéré, Il a été dit Que lon ordonne à Monsieur Petitpierre Conseiller d’Etat & maire de la Ville, de former demande audit Collin Boucher, aux fins de le faire châtier & punir, suivant l’exigence du Cas, en concluant à trois jours & trois nuits de Prison Civile et à tous fraix résultants de son Action, Renvoyant le Sieur Mara Suppliant à se pourvoir en dédommagement contre ledit Collin par les Voyes ordinaires de la Justice, & comme mieux il lui conviendra. [2]


Pour Pierre, les choses ne s’arrangent pas à l’adolescence, puisque, en dépit de l’attitude parentale, il va se trouver au mauvais endroit au mauvais moment. En 1768, il a quinze ans et,  lors de l’affaire Gaudot, sa révolte perturbe tellement sa mère qu’elle en tombe sérieusement malade. Rejetant toute nourriture pendant huit jours, elle se voit contrainte de partir se reposer un temps à Boudry. C’est à ce moment que Frédéric-Samuel Ostervald, directeur de la Société Typographique de Neuchâtel et ami de la famille, intervient et trouve pour Pierre un placement à Frezein. Ce dont Jean Mara le remercie chaleureusement:


[…] Je ne Vous suis pas moins redevable pour celles [les bontés] que vous avez eues pour mon fils Pierre, l’ayant place à Frezein.

Sans vous, il auroit été un vrai enfant prodigue; il Vous doit son changemt et moi son retour. Vous lui avez servi de père: combien n’est-elle pas grande l’obligation que Je Vous en ai? Ce n’est que sur son depart qu’il me L’avise; le moins qu’il peut faire c’est d’aller prendre congé de Vous, et moi de Vous en remmercier. [3]


Que recouvre exactement le mot départ, cette lettre datant de 1770? Le  renouvellement du placement à Frezein (Fresens) ou une autre destination? Ce point de recherche mérite toujours l’attention.


Toujours prévoyant, Jean Mara avait compris, dès avant ce drame, que la situation troublée de Neuchâtel, jointe au départ de leur protecteur George Keith, allait fortement compliquer leur séjour dans la Principauté. Il était donc parti à Genève au début du mois d’avril 1768, muni des certificats des Quatre Ministraux et des Pasteurs afin d’obtenir là-bas un nouveau billet d’habitation. De retour de Genève, le 19, avec un billet en règle, daté du 11, il préparait sa famille à quitter Neuchâtel.

Les nouveaux et graves désordres vont contraindre les Mara à précipiter leur départ pour Genève, où ils parviennent le 15 mai 1768. Ils y sont encore poursuivis par une lettre anonyme de menaces, adressée à Louise Cabrol, cette fois, lettre contre laquelle Jean Mara porte plainte au Conseil d’Etat, requérant protection pour les siens.


Dans des circonstances normales, parler des difficultés pouvant affecter une grande famille, en raison de la conduite irresponsable d’un de ses adolescents, semble naturel.

Mais dans ce cas précis, comment réagir ? Sans beaucoup d’hésitation, il a semblé nécessaire d’aborder un maximum d’aspects de la réalité, même si, eu égard à la résurgence régulière des légendes caricaturales sur Jean-Paul Marat, le risque de redonner du grain à moudre aux détracteurs est évident.

L’objectif des travaux de PÔLE NORD et de PÔLENORDGROUP reste et restera de serrer au plus près la vérité des événements et d’en faire part, dès que la recherche peut faire fonds sur des faits attestés, des témoignages et des documents recoupés et donc fiables.


Dans ce cas précis, outre le fait de dédouaner Jean-Paul d’actes qu’il n’a pas commis, ces faits, certes pénible, permettent de redonner de la consistance à la vie familiale des Mara, de montrer que cette famille est une vraie famille avec des réussites et des déboires, et pas du tout une absence ou un fantôme de famille, comme on l’a souvent laissé entendre.


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NOTES

[1] Fauche-Borel, Mémoires, tome II, Genève : J. Barbezat et Cie, 1829, p. 5-6.

[2] Archives de l’État de Neuchâtel – Manuel du Conseil d’État du 3 janvier au 27 décembre 1763, Vol. 107, p. 41.

[3] Lettre de Jean Mara du 16 mars 1770, Mss 1178, f. 300-301, Archives de la Société Typographique de Neuchâtel à la Bibliothèque Publique et Universitaire.






Affaire Gaudot